Brèves de salle des profs par Frédéric Clément, professeur de collège |
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Le 7 octobre 2007 Petit tour du propriétaire... La salle des professeurs est un lieu singulier. Un lieu de rencontres singulières, souvent féminines dans cette profession où le sexe dit "faible" a tendance à devenir le plus fort. C'est un lieu clos, préservé des cris, des chahuts, de la rumeur enfantine de la cour où les élèves font résonner des voix aiguës. C'est aussi un "lieu pluriel"... La machine à café, incontournable, objet de toutes les attentions, personnage chaudement entretenu dont les pannes sont redoutées, commentées et très rapidement réparées... Le panneau d'affichage aussi, beaucoup moins approché mais néanmoins parcouru. Les syndicats y affichent leur indéfectible et louable détermination ; l'administration, sur un panneau évidemment distinct, affiche quant à elle les innombrables circulaires dont l'Education Nationale entretient le malin secret, recommandations, calendriers en tout genre rapidement oubliés... Les fauteuils, le havre de paix, de tranquillité, de récupération après l'effort. L'objet des confidences, des regards entendus, des conversations animées parfois... Sans oublier, secrètement clos, mystérieux mobilier couleur d'automne souvent, les casiers des professeurs. Chacun le sien évidemment, avec son étiquette soigneusement apposée, matérialisation de l' entrée en fonction pour l' enseignant débutant. S' y entassent pêle-mêle des copies, des stylos et marqueurs, des notes de service, parfois une pomme ou un bulletin de salaire... La photocopieuse souvent mariée au sacro-saint massicot sans lequel notre impuissance fait peine à voir. Qui n'a pas vu la détresse devant la photocopieuse récalcitrante ne connaît pas l' angoisse du professeur !... Enfin l'ordinateur, preuve irréfutable du progrès technique que l'Education Nationale est fière de suivre au plus près de ses possibilités. On y fait à peu près tout, de l'entrée de nos notes à la consultation de nos e-mails. On peut même, discrètement, y lire Libération ou Le Figaro... c'est selon. La salle des professeurs, c'est tout cela et bien d'autres choses encore... des conversations, des réflexions, des colères, des amitiés, des amours quelques fois... C'est une vie dans la vie, un monde en soi, à part et préservé. C'est une bulle qui n'explose jamais... Ou presque... Le 14 octobre 2007 De nombreuses et nombreux jeunes enseignants sont arrivés dans notre équipe cette année. Certains encore stagiaires, d’ autres n’ayant qu’ un ou deux ans d’ ancienneté. Et j’avoue mon plaisir de m’entretenir avec eux ! Que n’a-t-on pas affirmé chez quelques grincheux accusant les enseignants fraîchement émoulus de nos IUFM d’être « formatés » , incapables de prises d’initiative. Bien au contraire, je les trouve beaucoup plus libres d’esprit que nous ne l’étions, nous les quarantenaires. Ils affichent leur enthousiasme, leurs doutes parfois bien sûr… Mais qu’il est agréable de voir couler ce sang neuf ! Ces jeunes nous motivent car ils osent. Mais voilà, en les écoutant, je me suis demandé souvent s’ils allaient continuer d’oser, si l’habitude, le pire danger de ce métier, n’allait pas les gagner. Si leur enthousiasme des débuts ne se transformerait pas en désillusion, en lassitude, en fatalisme. Je les observe du fond d’ un fauteuil, les écoute… Ils ont cette fraîcheur qui fait défaut aux anciens, dont moi aussi parfois… Pourtant je les envie…Ils débutent dans la carrière que j’ai embrassée par amour et dont j’entr’aperçois la fin…Ils sont un miroir qui renverrait l’image de celui que j’étais au même age. J’espère leur ressembler encore un peu… Il est un personnage qu’on voit peu en salle des professeurs : la Principale. J’ai toujours trouvé cela dommage. Pour moi, le Chef d’établissement, bien plus que sa fonction hiérarchique, devrait surtout être un meneur, un initiateur, un déclencheur d’ actions, un pourvoyeur d’idées neuves. Mais voilà, la frontière semble infranchissable. Il y a les professeurs et il y a l’Administration. On se mélange peu. A quand des administratifs intégrés aux équipes pédagogiques, non pas seulement pour vérifier, surveiller ou rappeler à l’ordre, mais aussi pour partager nos dialogues, nos joies et nos angoisses ? Le rêve est permis n’est-ce pas ou à quoi bon enseigner si nos illusions s’effacent avec les années. Jeunes collègues, gardez toujours la flamme de vos débuts, malgré toutes les difficultés que vous ne manquerez pas de croiser sur le chemin… Puissiez-vous être toutes et tous des "Monsieur Germain" ! " Non, l'école ne leur fournissait pas seulement une évasion à la vie de famille. Dans la classe de M. Bernard du moins, elle nourrissait en eux une faim plus essentielle encore à l' enfant qu' à l' homme et qui est la faim de la découverte. Dans les autres classes, on leur apprenait sans doute beaucoup de choses, mais un peu comme on gave les oies. On leur présentait une nourriture toute faite en les priant de vouloir bien l' avaler. Dans la classe de M. Germain (véritable nom de l‘instituteur), pour la première fois ils sentaient qu' ils existaient et qu' ils étaient l' objet de la plus haute considération: on les jugeait dignes de découvrir le monde." (Le Premier Homme, Albert Camus) 21 octobre Prise d'otages et Repentance, deux mots qu’ on a beaucoup entendus sur les ondes… Les grévistes prendraient donc en otages les usagers. C'est là une manière habile mais malhonnête de désigner telle ou telle catégorie d' un "crime" qu'elle ne commet pas. C' est aussi inciter l'opinion publique à se retourner contre le gréviste, ce "feignant", ce "nanti", ce "galeux" qui défend des "avantages". C'est enfin détourner le fond du débat que devrait provoquer tout mouvement social. Entre nous, la grève ne fut pas notre principal sujet de conversation. Un mouvement est prévu mi-novembre nous dit-on… Un de plus…Pour quel résultat cette fois ? « L’occasion de faire étudier un extrait de Germinal non ? » Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim. Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc, serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant la Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite; et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande avait, dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine. Germinal, cinquième partie, Chapitre 5 Les enseignants qui rechignent à lire la lettre de Guy Moquet seraient donc les porteurs de cette repentance que Monsieur Guaino stigmatise, repentance enterrée en grandes pompes lors du Discours de Dakar dont il est l’ auteur. La repentance, mot apparu il y a quelques années dans la bouche des hommes politiques pour dénoncer de supposées éternelles excuses de la France face à une partie de son Histoire. Mais est-ce de la repentance que de rappeler nos années de marchands d' esclaves? Est-ce de la repentance que de rappeler les années sombres du colonialisme et les excès de la guerre d'Algérie? Est-ce de la repentance, concernant cette fameuse lettre de Guy Moquet, de rappeler le rôle de la Police et de l'Administration française de l'époque? Enseignant en collège, nous ne sommes pas concernés par cette célébration politico-historique… Faut-il occulter la part sombre de notre Histoire? Ne faut-il que glorifier toujours? Si oui, alors nous participerons à une falsification de l'Histoire. C'est un choix mais pour les générations futures, ce choix serait lourd de conséquences. Car ces générations vivraient avec une illusion de la France, non avec sa réalité historique. Il n'est pas question d' éluder les heures glorieuses de notre passé, et elles furent nombreuses, mais il ne saurait être question d' en cacher les moments terribles. C'est ainsi que notre jeunesse pourra aimer son pays et en faire, EN TOUTE CONNAISSANCE DE CAUSE, ce que nous les aiderons à en faire...modestement. Dimanche 11 novembreA l’Ouest, rien de nouveau Les collègues, regroupés autour de la machine à café ou assis dans les fauteuils arrondis à force de supporter le poids des uns et des autres, évoquent pour quelques uns la grève à venir. Je n’hésite pas une seconde à leur dire que je ne suivrai en aucun cas un mouvement qui n’aurait comme seule revendication que des « moyens » ou une hausse du pouvoir d’ achat. Regards surpris… Comment, toi Frédéric, tu ne ferais pas grève ? Assez, chers collègues, de ces mouvements d’humeur qui permettent si complaisamment de contourner LE sujet ignoré, bafoué, caché comme une maladie honteuse : la pédagogie ! A quand une grande grève pour réclamer des transformations réellement appliquées dans nos classes ? A quand des banderoles, syndicales ou pas, réclamant une Révolution des pratiques ? Je rêve ? Oui, sans doute… Même les pédagogues-écrivains, les théoriciens de l’ art ne sont pas d’accord entre eux, les uns proches d’ untel, les autres d’ untel autre… Pourtant, et en disposant de tous les moyens du monde, si nous ne parvenons pas à convaincre nos élus politiques que nos pédagogies doivent s’engager dans la voie d’une radicale et durable transformation, alors nous assisterons piteusement, chaque année, aux sempiternelles et stériles discussions à propos des moyens, des moyens et toujours des moyens, jetant un voile pudique et hypocrite sur la pédagogie. Triste constat… J’ai jeté un froid… A l’ouest rien de nouveau… depuis trop longtemps. Il fait gris ces jours-ci. Le ciel est un plafond bas, changeant, charriant son troupeau de nuages menaçants. Le vent énerve les élèves, les agite comme les feuilles mourantes des arbres de la cour. Je reparlerai demain à mes 3èmes du 11 novembre, en leur lisant peut-être un extrait d’ Erich Maria Remarque. J’associerai les morts des deux camps, les morts de tous les camps. Nous sommes en 2007, dans une Europe réunie à défaut d’être unie tout à fait. Place à demain, à l’avenir, le leur qui sera celui que nous leur construisons… "Pardonne-moi, camarade : comment as-tu pu être mon ennemi ? Si nous jetions ces armes et cet uniforme, tu pourrais être mon frère." Erich Maria Remarque Dimanche 18 novembre CroisementsLa salle des professeurs, c’est souvent un hall de gare, une salle des pas perdus. On y est en transit, on attend le cours suivant, on récupère si besoin est de la séance précédente. Les conversations y sont brêves, entrecoupées par l’arrivée des uns, le départ des autres. Un mouvement lent, rythmé par les sonneries. Et toutes les activités enseignantes s’y croisent. Les uns corrigent, les autres revoient une préparation, photocopient. D’autres encore jettent un œil distrait ou attentif au panneau syndical. Certains, une tasse de café à la main, évoquent Marion qui s’est encore faite prendre à fumer aux toilettes ; on l’a pourtant souvent punie… Alexis qui n’a jamais ses affaires ; il est en troisième quand même ! Que va-t-il devenir ? La quatrième 1, la « bonne classe », celle qui avance, qui tourne… Ils n’auront pas de problèmes ceux-là… Et les heures passent, tournent elles-aussi… Tiens, Pierre ! Comment vas-tu ? Tu étais absent ces jours-ci. Une sciatique qui l’a cloué au lit pendant trois jours… On s’enquiert de sa santé et on passe à autre chose. Les deux ordinateurs tournent à plein régime, l’un permettant d’enregistrer les dernières notes de contrôles, l’autre de consulter des sites Internet. Vous avez vu, les grêves continuent… Oui on a vu, mais la province normande est moins affectée. Nous, les bouchons, les files d’attentes sur des quais de gares, on ne connaît pas. La France est bloquée, les usagers « pris en otages »… Les médias ont l’étrange manie de croire que Paris, c’est le pays. Dehors il doit faire moins deux ou moins trois… je vais quand même m’en griller une avec un jeune collègue. Il travaillait à EDF en centrale nucléaire. Il a voulu changer, a eu le courage de préparer le CAPES de lettres, le talent de l’obtenir. Je les admire. Et m’enrichis à leur contact. Leur vision est différente, nouvelle. Tu as cours à quelle heure ? Là, tout de suite…Moi aussi, allez je t’accompagne… On se croise… On s’accompagne aussi, souvent, en passant devant la grande table jonchée de brochures, de documents divers, objets immobiles, parfois inutiles au milieu du mouvement régulier des professeurs du collège. Dimanche 25 novembre A petits pas… Cette fois ça y est ! Sans que personne ne sache très bien comment cela se construit, les groupes se constituent. Il y a les « traditionnels », les « silencieux solitaires » et la bande des «pédagogues qui se parlent ». Et ce qui me surprend, mais pas tant que ça, c’est que cette petite bande de sept ou huit, pour à peu près vingt-cinq enseignants, est composée de jeunes fraîchement sortis de leurs IUFM ou avec bien peu d’ années dans l’ancienneté. Avec eux, parler de nos cours, de nos élèves, de nos soucis, de nos petits et grands bonheurs au quotidien est un vrai plaisir. Contrairement aux idées reçues parce que répandues à l’envi et rarement contredites, sinon par des Philippe Meirieu et quelques autres heureusement, ces enseignants ne sont pas « déformées » par leur formation. Oh bien sûr ils ont en tête quelques anecdotes à propos de séances de formation qui peuvent sembler curieuses, voire complêtement déconnectées du métier. Mais ce n’est rien à coté de leur plaisir, leur volonté, leur soif d’apprendre encore auprès des anciens. Certifiés, ils n’ont pas cet abominable racisme dont j’ai subi parfois douloureusement le choc : celui du PEGC « sous-prof » qu’on tolère à ses cotés. Ouverts, certains sont prêts à travailler en équipe. Evidence ? Absolument pas tant l’indépendance de l’enseignant s’est peu à peu transformée en repli sur soi. J’entends encore Anne-Laure, vingt-huit ans, me dire : « Tu sais, si un jour tu veux assister à une de mes séances et inversement, il ne faut pas hésiter ». J’ai failli lui faire répéter. Mais alors… Il y aurait encore la place pour l’échange, pour le dialogue, pour les projets communs, pour l’entr’aide, pour le partage, pour des pédagogies comparées et complémentaires ? Ces jeunes enseignants, que certains montrent du doigt ou trompent en les récupérant pour défendre des causes plus politiciennes que professionnelles, plus idéologiques que pédagogiques, sont emprunts en réalité de modestie et d’un appétit extraordinaire pour ce qui fait notre métier : transmettre. A petits pas, mais inexorablement, les « archaïsants » poursuivront les chimères de leur combat perdu d’avance. Perdu car leur discours est fondé non pas sur l’espoir de la victoire de l’élève, mais sur la volonté malsaine de leur victoire d’adulte. Prendre le pouvoir pour l’imposer à sa classe. Ce n’est pas, ce ne sera jamais notre conception du métier. Avec ces jeunes, et parfois moins jeunes, collègues, je crois en l’avenir d’une école ouverte aux savoirs bien entendu et sans jamais qu’il soit question d’en rabattre à ce sujet, mais aussi, au partage, aux motivations, aux enthousiasmes, aux dialogues, aux échanges, aux portes grandes-ouvertes à celle et celui qui voudront bien en franchir le seuil… Dimanche 2 décembreConfidentielle complicité... J’apprécie particulièrement ces heures dites « de creux » partagées avec un ou deux collègues bénéficiant de ce même instant privilégié. Tranquillement, nous devisons et s’installe alors une confidentielle complicité. Les sujets sont de tous ordres. Je les écoute, moi qui ne suis pas parent, évoquer leurs soucis de père ou de mère. Ils sont des deux côtés de la barrière. Parents d’élèves et enseignants. Ce qui permet parfois, pour certains d’entre eux, de relativiser, d’appréhender les problèmes selon leurs deux points de vue. En général, les collègues avec lesquels j’entretiens les relations les plus étroites sont de jeunes professeurs, en tout cas plus jeunes que moi qui à quarante neuf ans suis considéré comme un ancien. Ils n’ont pas, pas encore peut-être, les préoccupations des chevronnés blanchis sous le harnais. Ils doutent parfois, s’inquiètent, se chargent de toutes les responsabilités en cas d’échec d’une séquence ou devant les erreurs répétées de Diane ou de Karim qui, en quatrième, ne parviennent pas à distinguer l’adjectif qualificatif du participe passé, qui en troisième confondent le Maréchal Pétain et le Général de Gaulle… Alors, je tente sans y parvenir toujours de les rassurer. « Vous n’êtes pas seuls. L’échec ou la réussite de nos élèves ne sont pas de votre unique responsabilité. C’est une chaîne dont tous les maillons ont , un jour ou l’autre, été et seront à l’origine de l’excellence de Marie ou de la désespérance de Kevin. Sans parler des parents... » Ils sont en perpétuel questionnement. Des questions basiques sans être banales :
Alors, sans passer pour celui qui sait tout car ce métier m’a appris qu’en fait je partirai en retraite sans savoir si j’ai eu tort ou raison, je les rassure, je les conseille. Ils m’en sont gré je crois… Je suis frappé de constater à quel point être enseignant n’est qu’une suite de questionnements permanents, de remise en cause, à chaque cours, de nos certitudes. D’ailleurs, n’est-il pas là le danger ? Dans ces certitudes qui au lieu de nous rassurer, de nous libérer, nous enferment … Si j’avais un seul message à faire passer auprès d’eux, ce serait celui-là : « Doutez toujours ! Ne soyez sûrs jamais ! » Les conseils de classe commencent la semaine prochaine… Bien des certitudes vont y être déclinées… C’est ainsi… Dimanche 9 décembre Les conseils de classe La lente procession des conseils de classe a commencé. Redoutés par les élèves, ils permettent de réunir l’équipe pédagogique par classe, de rencontrer les représentants de parents et… d’entendre des horreurs parfois ! Par éthique et par discrétion je ne révélerai rien. Le Conseil de classe, c’est le confessionnal laïque. Mais que de péchés avoués, portés en sautoir comme autant de trophées, hélas ! Passons… Je pourrais me mettre en colère… Une collègue avec laquelle je partage de brêves mais fructueuses discussions me demandait de lui parler des huit élèves qui m’ont été confiés pour assurer du soutien en français/6ème. « L’un de leur problème, c’est de comprendre les consignes » Ah les consignes ! Certaines, dans touites les matières, sont quand même des petits morceaux d’anthologie. Il m’arrive d’y réfléchir à deux fois. « M’sieur ! Je comprends pas… » Combien de fois avons nous entendu cet appel à l’aide, cet au- secours-je-me-noie, ce cri ? Et dans la salle des professeurs, on se lamente… « Mais ils ne comprend rien celui-là ! Comment veux-tu que je m’appuie sur lui pour avancer. Heureusement qu’il y a quelques bons élèves ! » L’horreur ! L’élève en difficulté renvoyé à sa médiocrité. Tu es mauvais donc je te laisse dans ton coin. Dans sa souffrance aussi… Mais qui se soucie de la souffrance de tel ou tel puisqu’il faut avancer, avancer, boucler le programme ? Marche ou crève en somme. Celui qui traîne en chemin est abandonné à son sort. Il passe quatre années de collège, sans parler des années précédentes, avec son fardeau, souligné par les appréciations du bulletin, validé par le Chef d’établissement. En grandes difficultés. Peut mieux faire Doit travailler plus régulièrement Des lacunes importantes Et j’en passe. Il les connaît par cœur ces appréciations. Il ne les lit même plus tant il les appréhende. Et il le sait tout ça, on ne lui apprend rien. Dans la salle des professeurs, je remplis les derniers bulletins. Et j’essaye, sans y parvenir toujours, de ne pas assassiner l’espoir… Le leur comme le mien, qui parfois, se rencontrent… - C'est ainsi, dit Dean, que je déambule dans l'existence, je la laisse me promener. dimanche 16 décembre Main dans la main « Frédéric, je t’ai apporté le plan de ma séance de jeudi avec les 6èmes, ainsi que le travail que nous avons fait. Il est corrigé mais est-ce que tu peux le refaire avec les 8 élèves que tu as en soutien ? » Je ne pouvais rêver d’une collègue comme elle. Qu’il est doux de faire autant quand rien ne s’agite autour de vous… Je découvre avec optimisme que les jeunes enseignants, bien plus que les anciens qui peut-être n’y ont pas été habitués, souhaitent et savent travailler en commun, en équipe. Et même si dans notre cas, il s’agit d’une équipe réduite à deux, c’est un vrai bonheur de pouvoir échanger dans la salle des profs, de pouvoir partager nos craintes et nos espoirs, de pouvoir rendre contagieuse notre passion… Elle part en fin d’année car Titulaire en zône de remplacement (TZR)… Je vais la regretter. Mais je ne saurais trop inciter tous les collègues à tendre la main, à accepter les mains tendues. Le temps du travail solitaire est révolu. Donnons corps à l’expression « équipe pédagogique », donnons lui corps pour qu’elle prenne sens ! Main dans la main… Je viens d’achever le dernier livre de Daniel Pennac… Chagrin d’école… C’est beau et lire un tel écrivain me rend très humble. Jamais je n’atteindrai cette fluidité, cette apparente facilité, ces fulgurances parfois. Je ne partage pas toutes ses remarques mais je partage sa vision du métier. C’est un prof ! Il aime… Il aime ses élèves, sans démagogie ni crainte de le dire… Il aime son métier…Il aime prendre des risques, mouiller la chemise en descendant dans l’ arêne… Je me suis surpris il y a quelques jours, alors que je corrigeais des copies - je fais tout ou presque au collège - à revenir par la pensée sur la séance précédente. Et je me suis aperçu que pendant cinquante-cinq minutes j’avais quitté ce monde. Que je le quittais à chaque cinquante-cinq minutes. Devant mes copies, au milieu des collègues, je retrouvais la réalité. Mais quelques minutes avant, parmi mes élèves, j’étais ailleurs. J’étais au siècle des Lumières et je les emmenais avec moi. Ils n’avaient plus peur de Montesquieu ni de son style, ni de ses textes difficiles pour eux, en quatrième. La salle de classe, le collège, la campagne normande, tout avait disparu. J’étais ailleurs… J’étais au milieu d’eux… Je travaillais avec eux, en équipe… Main dans la main… Dimanche 13 janvierBonne année, laïcité et accords des adjectifs … La longue trêve de Noël se termine dans la salle des professeurs comme partout ailleurs dans le monde par les vœux de chacun à chacune et inversement. C’est en général rapide, relativement joyeux, sincères parfois mais pas toujours. Certains regards, certaines poignées de mains ne trompent pas… Mais bonne année à toutes et à tous quand même… Une tradition obligée que je n’aime plus depuis la disparition de mes parents en 2005/2006. Je sais, c’est idiot… Mais ne pas pouvoir parler du discours de Latran avec mon père, un laïc convaincu, me manque… Ah ce discours de Latran… A table, à la cantine, j’en parle… Nous sommes une douzaine, peut-être quinze même, je ne sais plus. « Le quoi ? » me dit, les yeux écarquillés, une collègue de lettres. « Le discours du Président, à Latran, lors de son intronisation en Chanoine ». Sur l’ensemble présent ce jour-là, trois d’entre nous en ont entendu parler et un seul l’a lu entièrement. Je cache mal ma surprise ; je cache très bien ma déception… Pourtant il me semblait que ce texte, joliment écrit d’ailleurs d’où sa dangerosité accrue, devait interesser, intriguer, révolter par certains passages. Non, même pas… Alors j’ai imprimé, surligné et déposé le document dans la salle des profs. Une bouteille à la mer… Un avertissement… Certains l’ont lu, m’en ont un peu parlé et on passe à autre chose. Cela se comprend mais comme j’ai mal de vivre cette passivité, de la constater chaque jour. Du renoncement au silence, du silence à l’ acceptation, de l’acceptation à la complicité tacite, nous ne serons plus bientôt que des éxécutants. Où donc sont passés notre esprit critique, notre devoir d’analyse, notre réflexion, tout ce que nous réclamons à nos élèves…? Serions-nous à ce point coupés des réalités sombres qui pourtant s’accumulent ? Danger chers collègues, danger… Danger de ne plus accorder la moindre attention, par dépit sans doute, avec ce qui se dit, se fait, se trame au-delà du portail du collège car c’est au dehors, sous quelque plafond lambrissé de Ministères ou cabinets d’experts que se construit votre dedans… « Frédéric, j’aborde les accords de l’adjectif en 6ème ; tu peux voir ça avec ceux que tu as en aide ? ». Ah oui, l’accord de l’adjectif… Epithète ou attribut ? Que sommes nous devenus ? L’un ou l’autre ? Les deux à la fois… mais surtout des attributs… Seulement des attributs, les attributs des princes qui nous gouvernent, faisant de nous les sujets dociles. Allez comprendre cette grammaire là ! « Attribut du prince Monsieur ! » Mais ça n’existe pas ! Quoi que… Hier j’ai retrouvé le discours de Latran, déchiré, au fond de la poubelle de la salle des profs… Je l’ai réimprimé ! Je ne serai jamais ni un sujet, ni un attribut… Dimanche 20 janvier Les moyens… Répartition des moyens… Empilement des réformes somme toute assez proches les unes des autres, proches puisqu’aucune n’ose aborder ce qui est le cœur de notre activité quotidienne : les pédagogies. C’est pourtant le sujet principal, permanent de nos discussions : «Anne, comment fais-tu pour débuter ta séance sur le résumé de texte ? » « Frédéric, je n’y arrive pas avec les 5ème 2 ; je n’avance pas ! » « Rien ne les interesse ! Chez eux, ils rentrent et se vautrent sur leur canapé ! » Comment faire, ne pas y arriver, les interesser… Autant de « situations vivantes », et il en existe mille autres, qui ne trouveront pas leur développement ni leur mise en pratique dans nos classes par le seul et sempiternel empilement des moyens. Notre Principal, au milieu de ma réflexion avec Anne, fait son entrée. C’est la période de la DHG, la dotation horaire globale. Nous sommes en fait déjà en 2008/2009. La DHG… Les nouvelles sont bonnes. Le Collège voit ses effectifs grandir et notre DHG augmenter légèrement. Les collègues sont tout sourire. Tout va bien dans le meilleurs des mondes possibles. Mais je ne peux m’empêcher de trouver le bulletin météo que l’on vient de nous détailler un peu fade, comme depuis vingt-six ans. Jamais la DHG ne répondra aux « comment faire »,« comment y arriver »,« comment intéresser » « Bon et bien tu vois Anne, pas de souci. Cette année encore, il n’y aura pas de vagues, pas de débats, pas d’angoisses. Tant mieux peut-être… » Pourtant, il faudra bien un jour que nos Ministres, Secrétaires d’Etat, Chargés de missions en touit genre, rapporteurs de commissions et j’en passe, osent enfin organiser sous une forme ou une autre, le vaste chantier des pédagogies. Oh bien entendu je n’oublie pas la sacro-sainte liberté pédagogique de l’enseignant, à juste titre jaloux de cette liberté. J’entends déjà les hurlements si un Ministre inspiré osait émettre l’idée de mettre ce sujet en débat. Et pourtant, au-delà des moyens, au-delà du « combien », ne serait-il pas temps de nous pencher, politiques et utilisateurs, sur le « comment ». Car à y bien regarder, et malgré la présence en France de nombreux pédagogues parmi les meilleurs au monde, copiés dans de nombreux pays étrangers, nos manières d’enseigner, de faire face à tel ou tel problème, n’ont pas tant évolué qu’on veut bien le faire croire. Obnubilés que nous sommes par la quantité plutôt que par les qualités nécessaires à favoriser l’épanouissement collectif, mais aussi individuel de chacun de nos élèves, toutes et tous si différents. « Frédéric, ça a sonné !!! » Dans le couloir, je croise la Principale adjointe qui me demande si j’accepte de continuer à faire des IDD (Itinéraires de découvertes) l’an prochain. Mais oui j’accepte… Outre le fait que j’aime bien cela, je ne voudrais pas la priver du volant de moyens que lui offrent à la fois le PEGC que je suis et ces fameux IDD pour constituer les emplois du temps… Les moyens… Toujours ! Le reste, c’est « débrouillez-vous ! » … Dimanche 27 janvier L’essentiel…Chaque année qui passe, et cela fait vingt-six ans qu’elles passent, renforce mes convictions. Ce métier n’a évolué que lentement, trop lentement, victime de l’empilement de circulaires, de Lois, de réformettes, ou de Ministres, de droite et de gauche, très attachés à laisser une trace de leur passage. Sans se soucier hélas, de l’essentiel. Et l’essentiel, en matière d’Education, se passe sans doute dans les bureaux des Ministères et autres Rectorats, mais surtout dans les classes et dans les établissements scolaires. L’essentiel, ce sont ces millions d’élèves et milliers d’enseignants qui chaque jour « font le boulot ». Qui chaque jour sur le métier se posent des questions, doutent en permanence, s’enthousiasment et se désespèrent, aussi. De cet essentiel là, les réformes et autres circulaires, tellement nombreuses qu’on ne les lit plus qu’en diagonale, ne se sont pas soucié. Au nom de la nécessaire liberté pédagogique, si justement chère aux professeurs, on en a oublié totalement la pédagogie. Elle est laissée à des chercheurs peu entendus, parfois méprisés. Pourtant, de quoi parle-t-on en salle des professeurs sinon de pédagogie ? Parle-t-on de la dernière circulaire ? Jamais ! La vision « administrative » de notre métier, si elle ne peut évidemment pas être occultée, ne peut plus être exclusive de ce qui FAIT notre métier. J’appelle de mes vœux un Grenelle de la pédagogie ! Oh bien entendu, je ne me fais guère d’illusions. Les pédagogues/chercheurs sont hélas trop divisés pour espérer un consensus rapide. Plus que divisés même, ils campent, pour certains, sur des positions plus idéologiques et partisanes que véritablement scientifiques, voire aussi sur des querelles personnelles aux relents nauséabonds. C’est un constat dommageable pour un pays qui compte dans ses rangs parmi les plus remarquables spécialistes en la matière. Nous n’avons plus besoin d’un « mille-feuilles » indigeste de réformes. Nous n’avons plus besoin du sempiternel et unique appel à « plus de moyens ». Que sont les moyens sans un accompagnement fort, un engagement politique de nos élus sur un projet pédagogique révolutionnaire ? C’est cela qu’il nous faut ! C’est de cela que nous parlons en salle des professeurs ! Et c’est cela l’essentiel ! Dimanche 3 février La gifle... La gifle donnée par un professeur à un élève qui l’avait insulté a, comme souvent, permis aux commentateurs, des plus anonymes au plus célèbres, de s’emparer de l’affaire pour nous en dire, chacune et chacun, SON interprétation. Les forums, les blogs, outils incontournables du paysage audiovisuel, ont vu se déverser en torrents impétueux et bouillonnants des litres et des litres de réflexions, de colères, de morales, de sentences et d’avis. Même les juges et avocats, dans notre société où un chien qui salit un trottoir peut se retrouver au Tribunal, cette société judiciarisée à l’extrême parfois du ridicule, se sont répandus sur les ondes, les plateaux et ont donné, eux-aussi, leur opinion par articles interposés. A tel point qu’au bout du compte, on en oubliait presque l’élève et l’enseignant. La gifle devenait symbole, les protagonistes disparaissaient derrière lui. L’opinion publique dans son immense majorité a pris la défense de l’enseignant. Dans la salle des professeurs, tous comme un seul homme, avons dénoncé la démesure de la sanction probable comparée à la faute de notre collègue. Mais, j’ai aussi entendu l’antienne chantonnée à l’envi : « De mon temps, on en prenait en classe et en rentrant à la maison, on en reprenait une autre ! Nous au moins, on respectait les profs ! » Ce souhait du retour à l’ « ordre ancien » me désole. M’inquiète aussi, en ces temps où l’opinion est tellement écoutée qu’on pourrait voir arriver une de ces circulaires nous intimant l’ordre de suivre la vox populi et de châtier durement tout écart de langage. Les dérapages seront alors à craindre. Et la porte serait ouverte aux coups à répétition, autant d’échecs à chaque fois, car une gifle est toujours l’aveu d’un échec, pour l’élève comme pour le maître. En revanche, alors que chaque soir, chaque fin de semaine, pendant des heures, les enfants de cette même opinion publique reçoivent, par l’intermédiaire d’émissions de télévision ou de radio d’une vulgarité qui le dispute à la bassesse, des milliers de « gifles », personne ne prend la peine d’hurler au scandale, de porter plainte pour « mise en danger de la santé mentale » de nos chères têtes blondes. Pourtant, c’est là, allongés dans leur canapé, sur leur lit, que nos enfants sont le plus violemment agressés. Des agressions perfides, d’une dangerosité maligne, de véritables drogues dures que nos producteurs et présentateurs, animés seulement par le mercantilisme, viennent, chez nous, injecter dans les veines innocentes de ces enfants qu’on croit heureux… Regardez comme ils rient devant Cauet ou la Star Ac’, devant Koh Lanta ou Loft Story… Regardez les bien rire… Demain, ils pleureront… Dimanche 10 février Silence… J’ ai toujours détesté les « fins »… La fin d’un film, la fin d’une histoire d’amour, la fin d’une journée, la fin d’un cours, la fin de l’année, la fin des vacances aussi… La salle des professeurs s’est vidée. Je me retrouve seul ce samedi avant de reprendre la route et d’écouter Bach sur les dix-sept kilomêtres qui me séparent de mon domicile. Le silence est total et il fait beau… J’ai toujours détesté aussi les trop longs silences. Ils n’annoncent rien de bon. La semaine dernière, une de mes élèves, souvent silencieuse, -donc à-priori « sans problèmes n’est ce pas ?- est sortie de sa réserve… Prise d’une crise d’angoisse, elle hurlait dans le hall, annonçant des intentions suicidaires, montrant ses avant-bras striés de cicatrices, scarifiés… Cette « mode » de la scarification, empruntée à des sites Internet Gothiques ou prétendus tels, touchent de plus en plus de pré-adolescents, surtout des filles. Se faire mal effacerait leurs angoisses. Car, pour certains, à cet age-là, l’angoisse du lendemain, du présent aussi, est permanente. Les raisons de ce mal-être, de ce mal-vivre, sont très nombreuses :
Ne croyons pas que le silence de nos élèves, le silence absolu de nos classes attentives ou semblant l’être, soit un gage de réussite. Il n’assure que notre tranquillité. Mais il ne nous renvoie que l’assourdissante angoisse de certains. Faisons-les participer ! Impliquons-les ! Donnons-leur toutes les occasions de parler, d’écrire, de créer, d’inventer, d’exprimer, de lire, de dialoguer entre eux et avec nous. De manière organisée bien entendu ! Ils ne demandent que ça ! Nous laisserons des traces en eux… Ce ne seront plus celles alors des lames de rasoirs… Samedi 1er mars « Quel cirque ! » Dans la salle des profs de mon établissement, pourtant si calme d’habitude car le normand est méfiant et ne se livre pas facilement, c’était l’ébullition ! Les déclarations du Président de la République pendant les congés au sujet de l’enseignement de la Shoah en CM2 mais aussi les « nouveaux » programmes en primaire ont enfin réveillé ce collège rural… Il était temps ; je désespérais ! « Quel cirque ! » Tel fut le cri du cœur d’une collègue d’habitude si tranquille. Pour qu’elle, elle surtout, en arrive là pour qualifier les intuitions présidentielles, il fallait qu’il ait poussé le bouchon assez loin ! Oui en effet, quel cirque ! Mais un cirque où tous les clowns seraient tristes à pleurer… L’enseignement de l’Histoire ne peut pas, avec des élèves du primaire comme du secondaire ou du supérieur, se transmettre de manière sereine dans une compassion permanente et décidée d’en haut. Quel que soit le sujet abordé, fut-il dramatique comme peut l’être la Shoah. Pourquoi, après l’épisode de la lecture de la lettre de Guy Moquet, le Président de la République s’est-il senti obligé de convoquer la mémoire pour l’imposer à des enfants de neuf ans ? Je n’ai pas la réponse ; je n’ose en avancer de peur d’être trop sévère… Heureusement que Simone Veil a su ramener un peu de raison dans cette pantalonnade. Tout a été dit pour empêcher le Ministère d’aller plus avant. L’intuition sarkozienne restera lettre morte, en principe. Une commission réfléchit à la manière de « sauver les meubles »… C’en est presque ridicule car, faut-il le rappeler, l’enseignement de la Shoah est déjà et depuis fort longtemps, au programme d’histoire des CM2. Des documents pédagogiques existent et sont remarquables, évitant justement tout sensationnalisme bien mal venu pour un tel sujet ! « Quel cirque ! » encore quand nous avons pris connaissance des programmes qui seront mis en place dès la rentrée 2008 en primaire, au grand plaisir des Brighelli et autres Marc Le Bris, enbahissant déja les plateaux de télévision, dont celui de l’émission C dans l’air sur France 5, sans aucun contradicteur ce jour-là ! La grande entreprise de désinformation est lancée, avec l’utilisation outrancièrement mensongère du mot « retour ». « Retour » à la chronologie en Histoire alors que celle-ci est respectée depuis longtemps. « Retour » aux fondamentaux comme si les professeurs d’école les avaient tous oubliés. L’Education adore les « retour en… » sans jamais leur préférer les « se projeter vers… ». No future décidément… Les collègues se demandent parfois si dans ces programmes on n’a pas oublié la blouse grise. Peut-être est-ce une option ? Toutes les forces vives du pays inovent, prennent des risques… L’Ecole, désespérement, n’utilise qu’un rétroviseur. Les enfants se léveront à l’entrée du maître… Quel progès que ce dressage ! Ils ne chercheront plus ; on leur apportera tout et à savoir par cœur ! Chercher… Serait-ce subversif ? Oui chers collègues, vous avez raison de bouillir. Mais sera-ce suffisant pour empêcher l’impensable ? Je crains que non et qu’il faille aller plus loin. Pour que les clowns sèchent leurs larmes et nous prennent par la main pour une école qui invente ! Pour une école à inventer ! Samedi 8 mars Que faire ?Vendredi, pendant une séance, j’ai repris un peu sèchement une élève de troisième, timide et connaissant des problèmes familiaux, comme on dit pudiquement entre nous, l’air entendu… Toute rougissante, j’ai cru bon de lui dire, très gentiment : « Allons, Céline, passe au vert ». Je ne pensais pas déclencher ce qui s’est passé ensuite. Elle a d’abord fondu en larmes. Je l’ai rassurée puis tout est rentré dans l’ordre. Il me semblait en tout cas. Lorsque la sonnerie a retenti, je me suis approché d’elle et j’ai vu… Elle avait passé la dernière demie-heure à scarifier son avant-bras… Il était en sang ! Et je n’avais rien vu… Rien ! J’ai fait venir la Principale et ce matin Céline était là, « normalement » assise à sa place, comme si tout allait bien… Mais je sais, moi, qu’elle va mal… De très nombreux élèves, surtout des filles de treize et quatorze ans, ont pris l’habitude de se faire mal, de se scarifier. C’est un phénomène en augmentation partout. Pourquoi en arrivent-elles là ? Leur inventivité pour cacher les traces peut aller loin. J’ai par exemple appris que d’autres élèves du collège, pour ne pas qu’on découvre les cicatrices, se lacéraient le ventre… J’ai très mal dormi… La Direction m’affirme avoir prévenu les services compétents. Et je la crois. Mais rien ne se passe, rien ! L’Education Nationale est capable de mettre en place des nouveaux programmes en six mois mais se montre dans l’incapacité totale de porter secours à ses élèves en danger ! Manque d’infirmières, manque de psychologues scolaires. On lève les yeux au ciel, on se dit que c’est un mauvais passage, la crise d’adolescence… Faudra-t-il que nos élèves s’entaillent le corps entier pour prendre des décisions ? Pour nommer des personnels compétents ? Je m’en veux terriblement de n’avoir rien vu pendant cette demie-heure où, sous mes yeux, elle se faisait mal… De lui avoir fait cette stupide réflexion… Et ce qui me révolte plus encore, c’est cette impuissance devant leurs appels au-secours. Nous n’avons aucune formation pour leur répondre. La Direction s’est d’ailleurs empressé de nous dire : « Surtout ne faites rien ! Prévenez-nous, c’est tout ! ». Que faire ? Devons-nous prendre sur nos épaules la responsabilité de leur mal-être grandissant ? Evidemment pas. Mais nous ne pouvons pas accepter non plus la solitude qui est la nôtre devant de tels cas. Qu’on donne à ces gosses les interlocuteurs que la société leur doit ! Ou bien les cicatrices risquent de saigner longtemps… 16 mars 2008 "Il s'agit d'en finir avec 30 ans de pédagogisme qui a laissé croire qu'on pouvait apprendre en s'amusant". Xavier Darcos Monsieur le Ministre de l’Education Nationale,
Monsieur le Ministre, c'est un professeur respectueux des textes officiels de la République qui vous parle. Renoncez à ce gâchis ! Travaillons ensemble pendant un an, pendant le temps qu' il faudra, à l'élaboration d'une transformation véritable de notre Maison. Prenez en compte les remarques des enseignants, de tous les enseignants. Vous annoncez des consultations pour les professeurs d' école à propos des nouveaux programmes. Mais pourquoi les manuels sont-ils DEJA prêts et imprimés ? Samedi 22 mars Impératif… L’Ecole va fonctionner désormais à l’impératif. Désormais car, bien entendu, jamais, depuis des années, les enseignants n’ont donné d’ordres. Jamais nous n’avons dirigé nos classes, jamais nous n’avons osé reprendre un élève, le sanctionner. Jamais nous n’avons donné de consignes claires. Jamais nous n’avons montré qui était le maître, qui était l’élève. Jamais nous n’avons osé exiger un travail correctement écrit, rendu en temps et en heure. Nous n’avons été que des « pédagogos », des animateurs, de « Gentils Organisateurs ». Le Club Med’ en quelque sorte. Et tous les défauts réels et supposés de l’Ecole, c’est de notre faute. Evidemment… Impérativement… Dans la salle des profs, j’ai affiché un texte de Philippe Meirieu. Il y définit en termes simples et clairs la pédagogie. A aucun moment ne transparait le moindre éloge du laxisme. Je n’ai eu aucune réaction de la part de mes collègues. Certains approuvent, d’autres pas. Mais le métier est atone. Il accepte tout et le contraire de tout. Nous dont l’esprit critique devrait être en permanence en éveil n’osons plus, ne voulons plus. Les salles de professeurs - il y en a quelques unes bien sûr dans ce cas - devraient bouillonner de réflexions, de débats, d’interrogations, de doutes, d’éclats de voix. Or c’est, au mieux, le silence, au pire l’ennui qui triomphent. La routine surtout. Le Ministère a dit… Le Ministère a fait… Les enseignants suivront. Impératif… Je supporte de moins en moins cete démission de la réflexion. Car il s’agit de cela. Le professeur s’est replié sur lui-même. Il ne croit plus à rien. Il constate les échecs des uns, s’en émeut rarement. Il loue les réussites des autres, mais seulement du bout des lèvres. Comme disait Gainsbourg, le corps enseignant est devenu « aquoiboniste ». Oui à quoi bon lutter si demain l’on nous ordonne de nier ce qu’hier nous avions ordre de défendre. Nier l’impératif, c’est désobéir, c’est mettre en question… En 1968, un 22 mars, un mouvement embryonaire faisait entendre sa voix. Personne ne se doutait alors qu’il allait, à la faveur d’un contexte international et national favorable, déclencher un mouvement social dont nous fêtons aujourd’hui le quarantième anniversaire. Ils ont désobéi. Oh loin de moi l’idée d’appeler à la révolte ! Elle n’a plus bonne presse. Mais encore plus loin de moi l’envie d’accepter sans mot-dire les aberrations présentes qui font de notre magnifique métier un encasernement, de nos établissements des corps de garde. D’où l’on entendrait ces mots du matin au soir, de l’école au domicile de nos élèves :
Impératif ! Un... deux ! Un… deux ! Braves petits soldats… Dimanche 6 avril La classe « rêvée »…La salle des professeurs s’est vidée… Je reste là, avec Isabelle, ma jeune collègue de français et nous nous mettons à plaisanter, à délirer… La pression retombe… Comme des comédiens qui sortent de scène, nous nous lâchons… Je la touve formidable d’enthousiasme et je me dis que rien n’est perdu, que la jeune génération sait encore ce qu’enseigner signifie, que jamais ils n’accepteront les classes rêvées par certains et qu’ils veulent en ce moment imposer… La salle de classe rêvée par tous ces passeistes et "anti-pédagos" qu' on peut lire et entendre ici et là. Ces personnes qui caricaturent la pédagogie, de mensonges en invectives, en propos outranciers… Au revoir Isabelle… Bonnes vacances… Samedi 19 avril En manque… Aimé Césaire s’est éteint doucement après une vie bien remplie. Ses écrits, sa pensée, sa voix douce et calme manqueront certainement aux débats. Même si, parmi tous ceux qui le pleurent aujourd’ hui, bien peu en avaient lu quelques lignes… Les hommages posthumes ont parfois quelque chose qui me révulse… Ce manque, ce besoin d’entendre des voix qui sonnent autrement, qui ont leur petite musique propre et inimitable, je le resens aussi à chaque fin de congés scolaires. Rien à voir avec Césaire mais mes élèves et mes collègues « meurent » toutes les sept semaines à peu près… Et leurs cris, leurs questions, nos conversations, nos travaux, nos engueulades aussi, me manquent… Lundi, nous parlerons certainement, rapidement, des événements qui secouent notre profession, qui font descendre dans la rue nos élèves, manifestations initiatiques d’une jeunesse qui, elle aussi, est en manque de repères, d’objectifs, d’espoirs, d’assurance et de « rassurance » . « Mais enfin que veulent-ils ? ». Cette question revient souvent dans la bouche des parents, des adultes… A cette interrogation, j’aurais tendance à répondre par une autre : « Mais enfin, quel avenir leur construisons-nous ? ». Et en réfléchissant à la réponse, je rejoins leurs angoisses. Leur manque fondamental, c’est celui de demain… La génération de 1968 vivait le plein emploi dans une société moralement bloquée, fermée aux évolutions. Une femme mariée devait demander l’autorisation écrite de son époux pour ouvrir un compte en banque… Une autre époque révolue… Mai 68 est mort ! Il serait absurde d’opérer des rapprochements entre le mouvement actuel et celui du « Sous les pavés la plage ». Comme il serait dangereux de ne pas en appréhender la force, une force de désespoir quand celle de mai 68 n’était qu’éspérance d’un monde différent. Rendez-vous compte ! Nos élèves réclament des professeurs et de l’autorité… Il est loin l’interdit d’interdire… Il me manque aussi parfois… Le manque crée toujours des crises. La nature a horreur du vide disait fort justement Aristote. Et pourtant, nos politiques semblent rester sourds aux demandes, aux appels, aux inquiétudes de nos élèves et collègues. Tous les Ministres font, tour-à-tour, table rase du passé… En y revenant néanmoins, en créant un passé fictif qui doit être notre nouveau modèle. Et plus personne ne comprend rien… Nous manquons de tout ! D’objectifs clairs, de repères simples, de cohérence commune. Allons… Rien n’est perdu tant que la voix d’Aimé Césaire pourra dire encore : « J'ai toujours un espoir parce que je crois en l'homme. C'est peut-être stupide. La voie de l'homme est d'accomplir l'humanité, de prendre conscience de soi-même. De vieux souvenirs me reviennent : à Louis-le-Grand, nous avions des professeurs assez étonnants : Louis Lavelle, une sorte d'existentialiste très chrétien, et le père Cresson, un kantien qui a écrit des livres chez Armand Colin. Moi, je ne suis pas kantien ; le kantisme, c'est très occidental. Pour lui, l'œuvre de Kant se ramenait à trois questions fondamentales : « Qui suis-je? » (sur les bancs de la Sorbonne, il m'est arrivé de me le demander, et j'ai très bien compris qui j'étais) ; « Que dois-je faire? » (c'est cela la morale, une question que je me pose à moi-même) ; et «Que m'est-il permis d'espérer?». Il n'a pas dit : « Qu'est-ce que j'espère? » Et pour moi, ce dernier point, c'est tout. » Entretien avec Maryse Condé pour le magazine Lire Dimanche 27 avril 2008 Révolution La déclaration de principes du Parti Socialiste a donc fait table rase de l'idée de Révolution. C'était déja plus ou moins le cas dans la déclaration précédente. Evidemment, cela ne remplit pas les conversations entre collègues... J'ai personnellement toujours pensé que la Révolution ne se décrêtait pas par une déclaration. Elle ne se programme pas. Jamais l'esprit révolutionnaire ne pourra être théorisé. Ceux qui s'y sont essayé en ont dévoyé les fondements qui sont ailleurs. Dans l'enchaînement d'événements concordants, dans un "air du temps" qui fait qu'à certains moments de l'Histoire souffle la révolte... "Non Sire! La Révolution!" comme le signifiait un Ministre à Louis XVI qui ne comprenait strictement rien à ce qui se passait sous ses fenêtres. Comme quoi la Révolution parfois ne saute pas aux yeux des plus puissants, de ceux qui nous dirigent aveuglément et sourdement. Il serait donc plus qu'hasardeux de croire que désormais tout est rentré dans l'ordre commun des choses. De croire que, de la droite à la gauche "non révolutionnaire", le consensus est total autour du maitre-mot, de la doxa tendance : le pragmatisme. S'engager dans cette voie serait la meilleure manière de se comporter en Louis XVI et de passer à coté de la possibilité de mouvements populaires puissants toujours capables de tout emporter dans un tsunami irréversible. Il est même absolument nécessaire de croire en la possibilité de ces révolutions qui peuvent prendre diverses formes, et pas seulement celle de la violence. Il est absolument nécessaire de garder nos désirs de révoltes autant que d'avenir. L'Homme révolté vaudra toujours mieux que l'Homme résigné. Il sera surtout à l'abri des mauvaises surprises de tous les pouvoirs, quels qu'ils soient. L'esprit de révolte, pour moi, est un état de vigilance permanente. Et, par les temps qui courrent, restons vigilants, donc debouts et révoltés ! Notre école, mais tout le service public, doivent bénéficier de cette attention. Car, il faut le dire et le redire : ce ne sont pas les enseignants, ni les élèves, ni les parents qui la mettent en danger. Ce sont tous ces "Louis XVI" qui nous gouvernent. Je ne leur souhaite évidemment pas de finir "coupés en deux", pour reprendre la formule de Robert Badinter, mais qu'ils prennent garde à ne pas, par leur manque de discernement, d'écoute, de pédagogie en somme, réveiller des pulsions violentes qui nous mèneraient alors on ne sait où, vers un avenir incertain pour beaucoup, vers la certitude de leur échec pour eux. Dimanche 4 mai 2008 Pédagogie ! Veille de grève... et autre réflexions comme ça...
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