CHRONIQUES D'UN CHEF D'ETABLISSEMENT

"Quand éducation rime avec passion", par Bertrand Gaufryau

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2 juillet 2007

Première rencontre…

Qui est le plus fébrile en ce premier mercredi d’avril ? Julie, cette jeune fille de 15 ans, au parcours scolaire incertain, au cheminement familial compliqué ? Ses parents dont le regard reflète les mille inquiétudes que l’on peut avoir lorsqu’on a en charge l’éducation d’une enfant pour laquelle la vie n’a pas été tendre ? Ou bien moi qui vais avoir le privilège de rencontrer cette famille pour la première fois et dont je ne connais que peu de choses, ce premier rendez-vous de l’année scolaire qui s’ouvrira en septembre prochain ? En vérité, je ne le sais pas vraiment.

Nos regards se croisent et les premiers sourires échangés visent à détendre une atmosphère chargée d’un passé scolaire, familial et social lourd à porter. Chacun prend place autour de cette table ronde, installée dans ce bureau de direction qui reflète une « zénitude » attitude visant à dédramatiser ces rencontres. L’école, ce n’a pas été tout rose pour nous, m’expliquent les parents de Julie. D’ailleurs, si nous n’avons pas fait d’études, pourquoi lui en vouloir si ses résultats actuels ne peuvent l’amener que vers un CAP ! D’ailleurs, elle a plein de qualités, notre Julie ! Elle est douce, patiente, attentionnée avec les enfants. D’ailleurs, son stage de découverte a été formidable ! Elle a participé à une animation avec les enfants du CP de notre école de quartier. Tout le monde a été très satisfait d’elle…Et comme si je ne pouvais les croire sur parole, sa maman me dépose sous les yeux le bilan de stage et les appréciations.

Julie n’a pas encore dit un mot. Je saisis l’occasion de la lecture de ce bilan pour engager le dialogue et m’adressant à elle, je lui demande : qu’est-ce que l’école peut faire pour toi ? Et doucement, avec un peu de retenue, l’échange prend forme. Nous parlons des matières, de ses projets professionnels, de la vie de l’établissement, bref du quotidien de Julie et de son avenir ! Projets, scolarité et au détour d’une phrase, d’un mot lâché dans le cadre d’un début de relation de confiance, une blessure…Un frère, handicapé mental et des parents qui s’en occupent tellement qu’ils n’ont plus de temps pour elle ! C’est un fardeau, mais voilà ! Ici, on travaille un projet de classe en animation socio-culturelle avec le foyer de personnes handicapées ! Alors, je pourrai y participer ? Je pourrai expliquer ? Et mon petit frère, il pourra s’y impliquer ? Pourquoi pas, chiche, lui dis-je…Et voilà comment, accueillant, ouvert et porteur de sens, l’établissement et sa communauté éducative permettront à Julie de dépasser cette phase « compliquée », de peur, d’enfermement. En tous les cas, c’est un pari sur l’avenir, un pari éducatif. Et quoi de plus sain et enthousiasmant qu’un engagement de fond sur de l’humain, alors que notre société ne privilégie que les paillettes et l’immédiateté ? Voilà, nous nous quittons provisoirement. Julie sera présente le 4 septembre. Ses parents l’accompagneront. Peut-être son petit frère sera-t-il là…Quel privilège de rencontrer ces familles et jeunes ! Je me remémore aussi cette belle phrase : « nous sommes le produit de nos rencontres ». Aujourd’hui, c’est encore plus vrai que jamais.

Mais sur cette fin d’année, d’autres temps forts m’attendent : à commencer par la gestion des emplois et derrière elle celle de départs à la retraite, l’organisation de la rentrée mais aussi et surtout ce temps de bilan partagé qui va aider chaque membre de la communauté éducative à avancer…


9 juillet 2007

Passage de témoin….

Une année se termine avant qu’une autre ne recommence ! Rien que de très classique dans la vie d’un établissement scolaire. Des élèves nous quittent pour laisser la place à de nouveaux visages. L’image de notre nouvelle communauté se forme peu à peu ! Cela me fait penser au visage du nouveau Président de la République qui se dessine au soir des élections. Mais le nouveau visage de cette communauté éducative, c’est aussi la mosaïque formée par les adultes qui composeront l’équipe éducative à la rentrée. Et cette année, deux départs en retraite, comme on le dit simplement, compensés par l’arrivée de deux nouveaux enseignants. Quel meilleur moment que notre rencontre de fin d’année pour permettre une transition en douceur, un passage de témoin ! Je trouve cette image tellement parlante, que ce sont les premiers qui me viennent à l’esprit au moment d’accueillir ces deux « nouveaux professionnels de l’éducation ». Mireille et Isabelle ont tant donné depuis de longues années. Au moment de leur souhaiter le meilleur pour ce moment de vie nouvelle qui va s’ouvrir pour elle, je n’ai voulu retracer leur carrière avec les passages obligés : arrivée dans l’établissement, ah ! ces moments de lassitude, de découragement ou d’enthousiasme ; d’échanges parfois vifs mais toujours respectueux entre collègues ou bien de sourires, rires de bon cœur, fort heureusement.   

Ma préférence est allée vers des mots simples derrière lesquels chacun peut comprendre que la mission d’enseigner devenue passion d’éduquer a transcendé leur chemin sur lequel Mireille et Isabelle ont rencontré tant de jeunes. L’une, Isabelle a enseigné les matières scientifiques – tiens, doubles, triples compétences…mais c’est le propre de l’enseignement agricole – l’autre, Mireille, l’éducation socio-culturelle, cette bouffée d’oxygène de nos formations professionnelles ! Combien de fois n’ai-je entendu qu’ « en maths, je ne suis pas bon, et même nul…De toutes les façons, çà ne changera jamais ! » Mais combien de fois aussi, à la fin du cycle de baccalauréat professionnel, des élèves sont venus me rencontrer avant leur départ pour me dire : « finalement, j’ai bien progressé en maths, vous avez vu ? » avec une lueur dans le regard et une forme de rébellion contenue au meilleur sens du terme. Quel bonheur de partager cela avec une enseignante dont l’investissement pédagogique n’a pas été vain.

« Et l’éducation socio-culturelle, c’est quoi cette matière ? » Lorsqu’on a réalisé son projet d’utilité sociale, effectué une animation dans une école, une maison de retraite, le tout en travaillant en petit groupe ou avec toute la classe, on ne regrette pas un instant de s’être investi comme élève dans cette voie ! Oxygène, disais-je ? Oxygène permettant à chaque jeune de développer des capacités artistiques, de faire marcher son imagination sans limitation…Ce fut aussi pour Mireille la chance de découvrir des potentialités immenses, des trésors enfouis chez des jeunes « en échec scolaire » ! Ce fut l’occasion parfois de faire basculer l’issu, lors d’un conseil de classe, le sort d’un jeune, parce que son comportement responsable nous autorisait tous les espoirs !

Qu’ont du se dire Serge, qui va prendre le relais d’Isabelle et Françoise, le témoin des mains de Mireille ? La tâche est immense, la responsabilité écrasante, mais l’horizon est largement dégagé ! Parce-que ce qui scelle les relations professionnelles et amicales des membres de notre communauté éducative est solide ! Alors, notre combat pour l’éducation ne sera pas vain, même si dix fois, cent fois nous devons remettre le métier sur l’ouvrage. Et aussi parce que de nouveaux venus dans l’équipe éducative prendront la suite de ces anciens pour le meilleur ! Parce que l’éducation est ce qui nous reste d’ambition collective lorsque la société de l’immédiateté et du chacun pour soi tente de prendre le dessus…

Merci Isabelle et Mireille et bienvenue à Françoise et Serge….Rien n’est plus enthousiasmant qu’un passage de témoin réussi…Je n’ai aucun doute à ce sujet. Et comment ne pas être fier de ce travail d’éducation qu’au-delà des limites du lycée, nous sommes encore nombreux à partager ? En fermant la porte de mon bureau, ce vendredi soir, j’étais un chef d’établissement  apaisé, serein et confiant…pour ces générations de jeunes que j’espère accompagner sur les chemins de la vie.


15 juillet 2007

Interne ? La chance de Benoît !

Durant les temps éducatifs où nous accompagnons les jeunes, collégiens ou lycées, nous sommes tous plus ou moins performants. En tous les cas, nos établissements, en fonction de leur histoire, du type de formations proposées ou bien du rattachement à un Ministère de Tutelle différent, vivent des traditions spécifiques. L’accueil et qui plus l’internat çà ne s’improvise pas ! Non seulement, ce n’est pas une fonction annexe, mais c’est un point central du projet d’établissement. C’est tout sauf une excroissance liée à une évolution subite des besoins de la société. Alors, ce matin, c’est le 80 ième interne que je vais accueillir, accompagné de sa famille. Notre capacité d’accueil n’est pas extensible, et c’est un choix. Au-delà, « nous ne saurions pas faire » comme nous l’exprimons entre nous, lors de réunions pédagogiques. Et, recevoir UN élève interne, le septième seulement, dans un établissement accueillant 95% de filles, ce n’est ni banal, ni simple. C’est un défi et c’est ainsi que je me prépare à recevoir Benoît et ses parents, ses deux petits frères et sœur. Benoît a 15 ans et souhaite – c’est un bien grand mot - entrer en 3ème de l’enseignement agricole, chez nous ! « Voilà, nous habitons à 5 kilomètres du lycée. Cela peut vous surprendre, mais nous souhaiterions que Benoît soit interne ». Je sens de la gêne dans le regard, une expression maladroite. Une certaine honte dans cette façon de se tenir autour de la table ronde autour de laquelle nous sommes installés. Alors que les enfants jouent avec le jardin zen et le petit râteau, je prends le parti de faire prendre un tour positif à notre dialogue.

Parce que c’est essentiel pour Benoît. C’est vital pour ses parents. L’internat, ce n’est pas un échec, ni une punition, leur dis-je en leur adressant un sourire que je souhaite sincèrement bienveillant. « C’est une chance pour toi, Benoît. D’après ce que je comprends, tu ne disposes pas de la place suffisante pour faire tes devoirs à la maison et papa et maman, à la fin de la journée ont aussi beaucoup à faire avec tes frères et sœurs, tu ne crois pas ? » Et là, c’est presque gagné ! Le papa entre dans le jeu en prenant la parole : « vous savez, dit-il, je n’ai jamais eu la chance de faire de longues études, la mère de Benoît non plus. Alors vous savez, les maths, le français, on ne sait comment l’aider. Mais on a envie de lui donner toutes les chances pour qu’il réussisse ! » Et je commence à détailler : aide aux devoir, apprentissage de l’autonomie, mais aussi apprentissage de la vie collective et organisation d’animations, soirées sportives, participation active à la vie citoyenne du lycée…C’est un programme séduisant. Benoît m’a l’air attentif et je sens une pointe d’envie naître dans les échanges que nous avons maintenant. Parce que l’internat, vue ainsi, ce n’est plus une « punition ». Les réponses que j’apporte à ses questions apaisent ses inquiétudes. Ses parents, soulagés ponctuent mes phrases par un répétitif « tu vois, on te l’avais bien dit ! ». C’est une bouffée d’émotion qui m’envahit, même si ce n’est pas la première fois que je participe à ce type de dialogue. En m’adressant maintenant aux parents de notre futur élève, je tente maintenant de leur faire comprendre qu’en étant interne, il ne s’agit certainement pas de les déposséder de leur rôle éducatif, mais de les aider à mieux assumer cette noble tâche : rencontres parents-professeurs, surveillance des devoirs en fin de semaine. Et puis l’essentiel pour moi : regarder les copies, les notes, les appréciations sur le carnet de liaison ! Non, il ne s’agit pas de nous substituer à la famille, mais de l’accompagner le mieux possible dans cette aventure formidable de l’éducation. En regardant les frères et sœur de Benoît, je me prends à rêver….Dans quelques années, peut-être seront-ils élèves ici…et pourquoi pas demi-pensionnaires ? Ce serait une belle victoire de la vie pour Benoît, ses parents, et un pari sur l’avenir…

En se quittant, une belle poignée de main, des sourires partagés qui valent une récompense sur les succès à venir. Je n’ai aucun doute. A ce moment-ci de la journée, j’ai une certitude : nous exerçons un des plus beaux métiers du monde ! Puisse cet instant magique se renouveler à loisir…


22 juillet 2007

"Bonjour, Monsieur. C’est Maeva ! Je l’ai ?"

Il est 17h00 ce vendredi après-midi et je dispose de la précieuse information, cette « bombe atomique » pour les uns et de fabuleux sésame pour les autres. Je veux parler des résultats aux examens. La solitude du Chef d’Etablissement, parfois lourde à porter, peut constituer à d’autres moments un temps de jubilation qu’il est quelquefois agréable à ne partager qu’avec…soi ! Et pourtant, ces instants, car il ne s’agit que d’instants privilégiés sont vite interrompus par la sonnerie du téléphone. Seul maître à bord, je ne laisse pas fonctionner ce répondeur qui parfois peut constituer un rempart, un complice des jours où le besoin d’isolement devient nécessaire, face à la frénésie d’une journée ordinaire.

Deux sonneries et je décroche. Allo ! Bonjour, Monsieur, c’est Maëva ! Vous avez les résultats du CAP ? Je l’ai ? Pas un seul blanc entre les mots, les interrogations de cette élève ! Et en quelques secondes, je rassemble mes souvenirs, des souvenirs partagés. Les bons et moins bons moments, même si les seconds sont très vite occultés par les premiers : les colles, avertissements, entretiens personnalisés, les clins d’œil et les sourires, les bonnes notes et les appréciations portées sur les bulletins, le carnet scolaire ; le rapport pour l’oral, préparé avec les enseignantes jusqu’au dernier moment. Parce que nos élèves, de CAP ont aussi droit à l’excellence que nous leur devons. Je suis particulièrement fier de constater que 100% des élèves de la promotion ont été reçus au CAP ! Une chance, un premier diplôme, qui plus est professionnel, mais aussi un tremplin pour les heureuses élues qui poursuivront en Baccalauréat Professionnel…Quelques secondes, et c’est moi qui finalement laisse s’installer un blanc dans notre échange téléphonique…Je prends conscience et mesure l’importance des mots que je vais prononcer et qui sans changer la face du monde, vont certainement ouvrir des perspectives à Maéva et à bien d’autres encore. « Je dispose des résultats de ton CAP. Félicitations, tu es reçue. Et avec mention ! »…L’émotion est palpable de chaque côté…Je ne m’y ferai donc jamais ! Entendre ou comprendre le bonheur d’une élève, prendre conscience qu’on peut réussir sa vie même lorsque l’on passe par des chemins détournée, c’est formidable. J’ai une pensée pour les enseignants qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes, pour les familles, la famille de Maëva qui a été présente à toutes les rencontres organisées, et Dieu sait si cela n’a pas été facile pour eux, leur passage à l’école ayant été plus une charge qu’une chance ! Ce rapport à l’école, cette difficulté à franchir le portail, entrer en contact avec les enseignants, ces « puits de science », et que dire du bureau du Chef d’Etablissement…Voilà ! Le pas a été franchi. Derrière Maëva, j’entends sa maman qui parle, qui comprenant la réussite de sa fille doit avoir un sourire magnifique. Elle prend le combiné et me l’assure : « merci ! on passera vous voir avec mon mari. »

Quelle belle récompense, me dis-je en raccrochant le téléphone. Et les coups de fils vont s’enchaîner. Les nouvelles se répandent à une vitesse folle. Mais comme tout le monde a réussi « son examen de passage », je suis d’une sérénité totale ! Tous les mots que j’ai à prononcer ne sont que « bravo, félicitations, à l’année prochaine en classe supérieure » ! Cette année exceptionnelle en cachera d’autres, moins euphoriques. Alors, il faudra aussi trouver les mots, d’autres mots pour soigner les maux d’un échec…Et convaincre à nouveau les jeunes et leurs parents, que l’école sera le début de la construction de leur avenir…Une beau chantier en perspective pour tous !


29 juillet 2007

Bilan, vous avez dit bilan ?….

Voilà ! Nous y sommes. L’année scolaire touche à sa fin. Les surveillances, corrections, participations aux jurys ne constituent qu’un souvenir…Les résultats aux examens sont là et le temps du bilan est venu. Bilan ? Oui, ce temps où l’on met en balance ce qui nous semble satisfaisant et ce qui nécessite réflexion et améliorations afin que l’année à venir soit un peu meilleure, peut-être plus sereine et en tous les cas de qualité pour les élèves que nous allons accueillir.

Le rite de cette journée est bien huilé : temps de mise à plat par classe, cycle, par secteur d’activité. Rien ne doit être laissé au hasard. Cela peut aller des questions de discipline - trop ou pas assez – coller les élèves a –t-il un sens ? Comment faire pour impliquer davantage les familles dans le suivi de leurs enfants, les associer à leur parcours ? Comment se fait le lien entre la vie scolaire et l’équipe enseignante ? Comment la pluri-disciplinarité qui constitue l’une des richesses de l’enseignement agricole a-t-elle été menée ? Des questions cruciales et d’autres en apparences plus anodines,  comme le positionnement de la classe de Baccalauréat Professionnel : quelle salle et bâtiment choisir ? Et le mobilier neuf, ira-il équiper les classes de 4ème et 3ème ou bien celles de CAP ? Tout à un sens. Le travail d’équipe consiste à tout mettre sur la table afin de construire au mieux l’année qui vient. Que faire des téléphones portables, auxquels sont collés nos jeunes ? Interdits en cours, bien évidemment, ils sont utilisés parfois, de manière subreptice, pour communiquer avec les amis, parents, les élèves de la classe…Une vraie question de société…Nous n’avons jamais disposé d’autant d’outils pour communiquer, mais jamais les jeunes n’ont aussi peu communiqué ! Chacun vit ou a tendance à vivre dans sa bulle ! Et la semaine d’intégration ? Cette année, enthousiasme général : finalement, de fil en aiguille, toutes les classes seront concernées : surf, acro-branche, visite de grottes au Pays Basque, nuits dans une base de loisirs. C’est royal ! Mais je suis certainement aussi heureux que ces enseignants qui expriment, par leurs désirs de projets une exigence sans cesse renouvelée. 

Cette réunion de bilan est aussi un temps d’échanges et d’informations, de bonnes nouvelles. Oui, le nombre des élèves sera conséquent ! Oui, nous disposerons à la rentrée, de moyens supplémentaires affectés dans le suivi de stages, les dédoublements qui ne pouvaient être pleinement assurés à ce jour. La seule inconnue pour l’équipe, qui est encore le « privilège » du chef d’établissement à cette heure, c’est la connaissance bien que partielle mais bien réelle toutefois des futurs élèves, de leurs familles ! La rencontre est encore au cœur de nos métiers. C’est notre chance, individuellement et collectivement. Nous sommes encore dans les métiers où au-delà de la transmission des connaissances, nous avons chacun à notre place, le plaisir et le bonheur de vivre quelque chose qui ne s’exprime pas, comme la rencontre avec les éléments, cette forme mystique de notre vie.

Chacun ferme ses cahiers, et laisse derrière lui, ces petits coups de canifs, ces micro-blessures entre collègues, avec certains jeunes, pour profiter de la convivialité d’un temps de repas où je vais annoncer les résultats aux examens ! Très bons cette année : une récompense pleinement méritée pour les jeunes et ceux qui les ont accompagnés ! « Si les élèves nous voyaient heureux comme celà», se laisse à dire une enseignante…Oui, ils seraient peut-être surpris de voir autant d’allégresse dans nos comportements…C’est ce qui fait aussi la force de notre communauté éducative et sa richesse. Merci à tous et bonne route !


5 août 2007

C’est la course !

Comme j’ai l’habitude de le dire aux familles qui me demandent jusqu’à quand l’établissement sera ouvert, j’ai coutume de répondre que tant qu’ils verront une lumière briller, cela signifiera que je serai présent ! La fin d’année est toujours une course contre la montre : les derniers ajustements, dossiers incomplets, inscriptions de dernière minute, les premières angoisses des futurs nouveaux élèves, des mamans qui vont voir leur jeune fille ou garçon quitter le cocon familial pour rejoindre l’internat, que sais-je encore… C’est effectivement une lutte contre le temps pour tous !

Le calme relatif, né de l’absence des élèves, des personnels partis en congés, excepté le personnel de secrétariat de direction, constitue un temps où les incertitudes le disputent au souhait de faire la coupure, un « break » au cœur de l’été. Les circulaires, notes d’information et divers documents administratifs continuent d’affluer sur le bureau. Les lectures ardues mais pourtant essentielles de ces documents, mangent une partie importante de ce temps si précieux qui me permettrait de ralentir le rythme. Et voici qu’une enquête, encore un nous arrive ! Les technologies de l’information et de la communication, ces fameuses TIC, portent bien leur nom ! Notre travail de chef d’établissement, en cette pré période estivale, n’est qu’une caricature de la fonction si belle qui devrait être la notre de « premier éducateur » de la communauté éducative ! On en est si loin et on s’en éloigne de plus en plus. C’est un regret prospectif…

Mais revenons à l’essentiel. Ces coups de téléphones multiples et variés, de jeunes s’interrogeant sur la liste des fournitures, la couleur de la blouse, marquée ou non à son nom, les familles qui viennent rapporter les déclarations fiscales, s’interrogeant sur les parts de bourses… me donnent l’impression de vivre une accélération du temps ! Gérer le quotidien, répondre du tac au tac aux interlocuteurs aussi divers que variés ! Et puis la période des vacances est propice à celle des travaux, petits et pourtant nécessaires : courir après les artisans, courir, toujours courir encore après le temps…C’est aussi le moment de l’ouverture – tiens, c’est un concept à la mode, une pratique - sur l’extérieur. Nos établissements ne doivent pas être des forteresses…Le BAFA, l’accueil de groupes, d’associations comme « les enfants de la lune »…C’est aussi une autre façon de courir et de découvrir d’autres visages, activités, et d’être porteur de sens pour des personnes pour qui l’établissement scolaire n’est plus le quotidien !

La course, car c’est aussi le temps d’accueillir pour une assemblée générale une association avec qui nous avons noué un partenariat, en mettant à disposition matériels et locaux hors temps scolaire et qui anime le milieu rural… Oui, tout cela est consommateur de temps, me conduit à accélérer avant la ligne d’arrivée…La ligne d’arrivée, ce sera le moment où je fermerai le volet roulant de mon bureau, jetterai un dernier regard sur cette pièce qui transpire de mots et regards échangés, où je ferai aussi de manière jubilatoire tourner la clé dans la serrure après avoir éteint la lumière du couloir.

Voilà, le rituel de fin d’année scolaire sera accompli…Si le temps le permet, je roulerai vitres ouvertes, avec dans les oreilles, la voix de Madeleine Peyroux, et ces airs de jazz qui me feront savourer les quelques kilomètres me séparant de la maison. Le jazz, cette musique « rebelle », née dans l’Amérique profonde, empreinte de sens, d’humanité ! C’est décidé, je placerai ce temps de repos sous le signe du voyage « intérieur » ! C’est ma façon de ralentir le temps qui passe… A très bientôt, donc…


12 août 2007

Il ne se passe rien…..

Entre le 14 juillet, date de notre fête nationale et le 15 août, journée de la fête nationale des Acadiens, on a coutume de dire qu’il ne se passe rien ! Depuis que j’ai franchi la grille du lycée, et qu’aucune lumière n’est allumée dans aucun des bâtiments, la vie tourne au ralenti…Le courrier arrive quotidiennement, les questions doivent s’accumuler…Mais peu importe, peu m’importe aujourd’hui ! La césure, la coupure que je m’impose volontiers durant cette période estivale n’est motivée que par un deux impératifs : donner du temps à ceux que j’aime et qui partagent la vie quelque peu « chaotique » d’un chef d’établissement, et privilégier « la page blanche ». Cette dernière n’est autre qu’un retour à un équilibre sain permettant une reprise dans les meilleures conditions possibles pour ceux qui attendent du chef d’établissement qu’il ait du temps pour chacun, toujours disponible, attentif, compréhensif…

Certes, il ne se passe rien, en tous les cas rien que de très normal pour la personne que je suis. Parfois, des flashes, des images me reviennent en tête! Seulement les bons moments, parce que le tri volontaire, sélectif est constitue la meilleure hygiène possible. Parce que chacun a ses passions, ses besoins, ses envies. Passions de jouer le rôle de père et de mari, alors que tout au long de l’année, j’ai le sentiment de donner beaucoup aux autres, sans penser à moi, aux miens ! Je n’ai que rarement l’occasion de faire la rentrée pour mes propres enfants, ou d’assister à une rencontre parents-professeurs, m’investir dans une association de parents. Alors, j’ai envie que durant cette période de vacances, il ne se passe rien entre l’établissement et moi, que cette relation parfois fusionnelle soit mise entre parenthèses.

J’ai décidé de partager ces sentiments aussi avec celles et ceux qui prendront le temps de lire ces quelques lignes. Ne plus vivre « cette fonction » à cent à l’heure durant quelques semaines, faire le « Ramadan, le Carême du chef d’établissement » sera ma priorité. Quelque soient nos métiers, nos fonctions, ce temps de ressourcement pour soi et afin de pouvoir donner demain le meilleur aux autres  a du sens…Alors que notre société, devenue celle du zapping, de l’immédiateté nous avale, nous prend et nous rejette comme une vague lorsque l’océan est déchaîné, prendre le temps, alors qu’il ne se passe « rien » constitue une victoire de la personne sur un modèle de vie qui nous broie à notre insu.

Lire des histoires à mes enfants au moment de la sieste, jouer au scrabble, faire une balade en vélo, ne plus subir mais choisir. Ne plus subir le déferlement des images télévisuelles, mais choisir d’aller acheter le journal, de corner avec un plaisir évident les pages d’un livre emporté dans un sac, partager l’écoute d’un morceau de musique, comprendre que l’éloge du hamac n’est pas le plus vain des plaisir…La liste pourrait être infinie ! Pour la centième fois, je lirai un bijou de Tolstoï, « Lucerne ». Nous partirons à vélo nous promener le long de l’estuaire de la Gironde, en laissant l’air iodé envahir nos poumons, apprécier un moment passé dans un carrelet…A chacun sa tentation. Certains ont celle de Venise, d’autres, l’immensité des plaines d’Australie…J’ai seulement celle de mes racines, une bouffée d’oxygène durant cette période où sur le lycée…il ne se passe rien, pour l’instant !

J’ai choisi de ne partir sans téléphone portable, sans attache durant ces quelques jours. Internet ? Dans un coin ! Aux abonnés absents…Voilà, ce sera mon adresse jusqu’à ce moment où les acadiens fêteront Marie, ce 15 août prochain. Ils furent de vrais explorateurs, ceux du siècle dernier. Un ami m’a dit que les éducateurs d’aujourd’hui étaient les explorateurs du siècle passé. C’est une belle image…Et si je crois fermement à ce combat pour l’éducation que nous sommes des centaines de milliers à mener, alors nous n’aurons pas assez de toutes nos forces pour faire face aux défis de demain ! Avant que ne se lèvent de nouvelles exigences, et tant qu’il ne se passe rien, commençons par vivre pleinement dans nos familles, villages, notre belle fête nationale pour construire notre temps de vacances !


19 août 2007

La reprise…..

Formidable nouvelle ce matin ! Il est 9h00 lorsque je franchis en sens inverse du 13 juillet dernier, la grille du lycée…Rien ne semble avoir bougé. Un silence assourdissant enveloppe l’établissement. L’été qui n’a pas été brûlant, loin s’en faut, a permis à l’herbe, aux massifs de roses, pieds de lavande d’offrir un visage avenant, tout de même.

Je gare ma voiture à la même place, prends sous le bras mon cartable ! Je n’ai rien oublié des gestes quotidiens ! J’introduis la clé dans la serrure de mon bureau, allume la lumière et ouvre le volet roulant…Là encore, rien ne semble avoir bougé…Peut-être la poussière s’est-elle un peu accumulée. Je jette ma serviette au sol et m’assoie dans ce fauteuil tournant, en règle la hauteur et mets face à moi la panoplie de stylos qui constituent mes outils de travail.

Une première inquiétude : l’ouverture de centaines de messages que livre ma boite de réception internet. Que de publicités inutiles ! Quelques messages sympathiques aussi et d’autres qui n’augurent rien de bon, si ce n’est du travail administratif supplémentaires : enquêtes, effectifs, bordereau de rentée ! Bref, on dirait que l’administration ne prend jamais le soin de faire de pause !

Seconde inquiétude, le répondeur téléphonique : là, une famille m’indiquant qu’elle n’a pas reçu le courrier de rentrée – que j’avais pris soin de poster moi-même – plus loin, un artisan m’indiquant qu’il avait trouvé deux autres fuites et qu’il avait réglé le problème à l’internat, enfin un enseignant qui se propose de venir mettre de l’ordre dans les classes avant que n’arrive le nouveau matériel ! Au total, 49 messages, la boite ne pouvant en stocker davantage…Et comme la lumière est allumée, le téléphone commence à sonner à nouveau ! Le rythme est pris. Peu de temps pour soi.

Dernière inquiétude : le courrier qui s’est accumulé, posé sur le bureau du secrétariat ! Le coupe papier va entrer en fonction. Le geste est précis, l’ouverture rapide. Le temps file à une vitesse dont j’avais oublié qu’elle pouvait être une vraie contrainte…

Je prends encore le temps de me préparer un café. Plutôt un déca, car à multiplier ce breuvage, la nuit suivante pourrait s’avérer plus courte que prévue. Le bruit d’une voiture se rangeant sur le parking parvient à mes oreilles. La porte du couloir claque. Je sors de mon bureau et c’est une famille qui vient à nouveau repérer les lieux pour la rentrée de son fils. Je les invite à s’asseoir autour de la table et leur propose de partager le café que je viens plus ou moins bien de préparer. Ce geste détend aussitôt l’atmosphère ! Les questions d’Antoine, ce nouvel élève, se multiplient. C’est un formidable moment que je vis. Je suis pleinement réceptif et je me dis que finalement, la coupure que j’ai faite n’a pas été inutile ! Et pleinement convaincu que j’aime ce métier et qu’il est ce que l’on en fait ! Oui, le chef d’établissement est le « premier éducateur » de la communauté éducative.

La reprise ! Je me remémore ce temps, où élève, je faisais les achats avec ma mère, des cahiers, stylos, diverses fournitures, en rayant sur la liste, ce que je venais d’acheter et de glisser dans le chariot. La reprise, c’est aussi la préparation de la pré-rentrée, le temps d’accueil des personnels, qui va donner le tempo de l’année scolaire, son climat. J’y suis très sensible en me posant, à chaque reprise la question suivante : que souhaiterai-je entendre, vivre, lors de cette rencontre de pré-rentrée ?  Ne pas enjoliver la réalité, mais la présenter sous son meilleur angle. Oui, nous sommes le produit de nos rencontres ! Cette année, nous allons en faire de nouvelles. Elles vont nous enrichir, nous aider à progresser dans nos métiers administratifs, de vie scolaire, d’enseignants, de personnels de service. Ce sera l’axe des premiers mots de rentrée que je vais prononcer autour d’une idée phare, l’articulation des projets de classe, de cycle, de coopération internationale. Au total, je souhaite que cette rentrée scolaire soit placée sous le signe des projets ! J’écris, raye, corrige le brouillon de mon intervention. Je la souhaite concise et pleine de sens. J’essaie dès ce premier jour de reprise d’habiter à nouveau ma fonction, avec mes limites, mes doutes, mais la ferme certitude que l’éducation doit être au cœur de nos échanges. Tout le reste n’est qu’écume ! Vivement le 3 septembre prochain…


28 août 2007

A chacun sa cabane….

Chaque chose à sa place…Rien dans mon bureau, dans ce bureau n’a changé ! J’y retrouve presque tous les petits rien qui chaque jour me font rêver, m’apportent du réconfort, me rassurent ou parfois m’aident à m’interroger. Visitons ensemble ce que certains nomment banga, bories, orry, cabane, refuge de montage ou carrelet. Rien n’est hasard, mais tout n’est pas que calcul ! Un bureau derrière lequel je demeure, si je souhaite garder une certaine distance, ou je l’avoue lorsque je souhaite scruter l’horizon et observer au loin la chaîne des Pyrénées…Un bureau afin que ce soit la fonction qui soit perçue au bon moment. C’est le Chef d’Etablissement, qui à certains moments, doit imposer, dire la norme, de manière simple mais sans concession.

Mais ce bureau sur lequel deux objets personnels m’aident à rendre moins froid cette forme rectangulaire aux coins « tranchants ». On y retrouve dans un coffret bricolé à la main en plastique transparent, contenant un ensemble de pièces venant de pays d’Afrique Francophone, Anglophone et d’Amérique Latine ! Cet objet, symbole de l’ouverture aux cultures, à la diversité m’invite à ne jamais (ou le moins possible) regarder la personne en face de moi comme un étranger. Il m’invite à faire du métissage une des valeurs fondamentales de l’accueil de tous, des différences pour faire de l’école une richesse !

Une reproduction du mur de Berlin avec un peu de ce béton qui séparait, divisait, emprisonnait au nom d’idéologies méprisant les libertés ! Rostropovitch jouant devant ce mur qui s’effondrait, un soir de 1989 et c’est l’Homme qui gagne sur le système. Combien de frontières artificielles avons-nous construites, qu’elles soient visibles, physiques ou simplement culturelles ! Combien de murs de Berlin nous reste-t-il à faire tomber ! Combien de fractures nous reste-t-il à réduire ? Alors ce mur de Berlin me rappelle sans cesse que notre métier d’éducateur est un des plus beau métiers du monde et qu’il nous interpelle par rapport à une exigence fondamentale : abattre les murs, faire tomber les frontières de l’ignorance, de l’illettrisme, cette violence faite aux plus faibles. Et sans cesse, remettons nous au travail ! Aujourd’hui, nouvelle fracture, nouveau mur de Berlin : le numérique ! Dans nos écoles, il nous reste tant de murs à faire tomber : entre élèves, entre adultes ! Tous ces édifices artificiels qui fondent l’ignorance doivent faire de chacun un ouvrier de l’éducation !

Parmi quelques tableaux ornant les murs, trois ont une place toute particulière dans ce quotidien qui m’absorbe…Ils me ramènent tous à l’essentiel, chaque jeune à qui je dois le meilleur.

Une belle image du Chat de Geluck ! Le chat, allongé dans l’herbe, regarde un ciel étoilé et dit : « Les hôtels de riches  ont maximum 5 étoiles», « celui des pauvres en a infiniment plus… » ! Un peu d’humour mais aussi un rappel : chacun doit être accueilli à l’école pour ce qu’il est en tant que personne et avec dignité…

Une composition florale d’un peintre dont le pseudonyme, Montcalys, intrigue beaucoup ! Très coloré et contemporain…Il est ma bouffée d’oxygène, le sentiment qu’une couleur, c’est un ton, et deux couleurs c’est la vie ! D’où que l’on vienne, quelque soit son parcours, chacune et chacun dispose de talents insoupçonnés…Et puis, derrière ce tableau, tellement de mystère lié au pseudonyme, qu’il restera toujours quelque chose à découvrir dans cette pièce du lycée…

Enfin, un dernier clin d’œil : une feuille de papier sous cadre, avec divers dessins et quelques notes rappelant qu’il s’agit….d’un compte-rendu de réunion « capitale » mais dont ma voisine a retracé la substantifique moelle…C’est aussi une idée partagée que la « réunionite », pratique typiquement française a de beaux jours devant elle ! Et lorsque je remplis mon agenda de réunions, cela m’aide à « oublier » celles qui me paraissent « capitales » !

La visite de ce bureau, dont les murs sont les réceptacles de tant et tant de mots, maux et joies serait incomplète sir je ne vous avais pas entretenu de deux éléments qui me paraissent essentiels ! Le premier concerne un lieu d’échange que j’ai souhaité convivial ! Le bureau du Chef d’Etablissement n’est pas celui que l’on fréquente lorsque les éléments sont contraires ! Voilà une table ronde s’il en est avec quatre chaises confortables. Lieu d’échanges, de convivialité, de rondeur, lieu de liens, de réconfort et de sourires ! C’est bien autour de cette table que nous avons pris le café avec Antoine et ses parents. C’est ici que la parole est plus libre qu’ailleurs. D’ailleurs, si les murs pouvaient parler, ils diraient haut et fort que c’est bien là, autour de cette table, que l’éducation est toujours gagnante ! Que le fil aussi ténu soit-il est renforcé après parfois une bonne prise de bec ! Que les situations douloureuses, complexes, trouvent parfois un début de solution, d’apaisement. Je ne parlerai pas du jardin zen qui agrémente cette table avec son petit râteau…C’est tellement amusant de voir comment chacun se positionne trace des traits (surtout les frères et sœurs qui participent à l’inscription de leur grand frère ou sœur et s’ennuient parfois à mourir…), s’essaie à des dessins dont la valeur artistique reste à démontrer !     

Ce bureau, c’est mon banga, ma cabane, mon carrelet. Oui, mon carrelet. C’est culturel, c’est physique, c’est viscéral. D’ailleurs, j’en ai un, posé en haut de l’armoire qui jouxte le bureau. C’est un lieu inouï : cela me ramène à la Garonne, la solitude, l’ouverture sur l’estuaire avec au bout ce « Nouveau Monde » qui a tant fait rêver…C’est une pêche artisanale, c’est la rencontre avec les éléments et en vérité, la cabane que je me suis construite au fil du temps. Celle que personne d’autre que moi n’a jamais visité ; cette cabane qui est à la fois mon intériorité et ce lendemain qui ne m’appartient pas. Cette cabane que j’investis lorsque je désire prendre le temps de souffler lorsque j’ai pris une décision qui m’engage pour un jeune ou un adulte et qui n’est pas anodine ; cette cabane que j’habite et qui m’habite ! Vous comprendrez bien que si la porte de mon bureau demeure toujours ouverte, ce n’est pas un hasard…et si je désire trouver le moyen de m’isoler malgré tout, je ferme la porte de mon…carrelet !

1er septembre 2007

Vive la pédagogie…

La nostalgie est un sentiment qui m’habite lorsque la rentrée pointe son nez ! La nostalgie, la poussée d’adrénaline à la veille d’entrer dans une classe ; le plaisir de sauter dans l’inconnue, de découvrir de nouveaux visages…Car avant d’être chef d’établissement, la pédagogie a toujours été au coeur de ce qui m’a fait avancer en entrant dans ce monde magique et complexe de l’éducation. Cette année, je n’entrerai pas comme enseignant dans une classe ! Cette année, je n’aurai pas le bonheur de prendre le cahier d’appel, de remplir le cahier de texte, de contractualiser avec le groupe classe des objectifs ! Parce que la pédagogie est notre boite à outils lorsque l’on se retrouve avec les jeunes et non pas seulement face aux élèves…Et lorsque un nouvel enseignant entre dans l’équipe éducative, sollicite un conseil, ce sont deux souvenirs que je lui livre…

Oui, la pédagogie constitue le fil conducteur, le lien avec les collègues et les jeunes qui permet de concocter un « vivre ensemble » de qualité. Enseignant, j’ai toujours pensé que je devais le meilleur aux jeunes qui m’étaient confiés. J’ai toujours considéré que le seul trésor à ma disposition était la pédagogie, avec les incertitudes, les richesses, les découvertes et les fondamentaux acquis avec le temps, l’expérience.

Qu’est-ce qu’un enseignant « de passage », devenu éducateur à travers la fonction de chef d’établissement peut apporter à ce nouveau professeur qui a besoin d’être rassuré, soutenu, accompagné ?

Ce lundi matin, assis dans le bureau avec ce collègue autour de la table ronde, j’ai pris le parti de lui faire partager deux expériences vécues, très différentes, mais tellement enrichissantes, qu’elles m’ont toujours aidé à surmonter des situations parfois déstabilisantes.

Chargé de cours dans une université canadienne, je me suis retrouvé pour assurer des « leçons » d’économie internationale dans un amphithéâtre bondé de 300 étudiants, entre 12h00 et 14H00 ! Cette précision n’est pas anodine, puisque alors que je commençais à expliquer, graphique à l’appui, la théorie des avantages comparatifs de Ricardo, j’ai vu sortir de sacs de jeunes, des boîtes à lunch ! Quelle surprise et quel effet déstabilisant pour un jeune français de voir des étudiants avaler leur sandwich, croquer leur carotte ou bien boire leur cannette durant « mon cours » ! La confrontation culturelle m’a surpris de plein fouet ! Et j’ai choisi de faire de ce qui pour moi était déstabilisant et nouveau, un exemple dans cette séance. D’où venait cette cannette ?  Qui était le producteur ? Quel était le coût comparé ? Bref, je me suis surpris à faire de cette situation que je trouvais « incongrue » un atout, une forme de démarche pédagogique « innovante » pour moi ! Quelle n’a pas été ma surprise de terminer cette séquence de deux heures sous les sifflets de reconnaissance et des remarques bienveillantes des étudiants ! J’étais adopté…Faire de l’imprévu un atout. C’est le premier « conseil » que j’ai pu donner à mon nouveau collègue !

Le second exemple, tout aussi instructif, m’est venu lors d’une séquence de « connaissance du handicap », dans une classe de terminale BEPA « service aux personnes ». Qu’il est difficile de capter et soutenir son attention, lorsqu’on est élève, un vendredi après-midi et que l’on doit « subir » deux heures de cours de module optionnel ! Une jeune, sur ma droite, la tête tenue par le mur, s’exerçait à réaliser des bateaux en papier. Sans rien lui dire, à la fin de la séquence, durant le temps de la pause, je suis allé remplir une bassine d’eau. Au début de la nouvelle séquence, j’ai posé cette bassine sur le bureau et y ai plongé deux des bateaux réalisés. L’un a coulé, l’autre a flotté, remarquablement ! Me tournant alors vers l’élève concernée, je lui ai indiqué qu’elle avait des progrès à faire encore dans la construction de ces vaisseaux mais qu’il serait certainement bienvenu, devant ce talent naissant, d’y travailler avec le professeur d’éducation socio-culturelle et d’en faire une animation…Sans mépris, avec le sourire et un rappel implicite à la règle de vie de la classe, je n’ai plus vu cette jeune s’essayer à réaliser des bricolages durant ce cours. Le message véhiculé à l’attention du groupe classe est aussi bien passé ! Nous avons vécu ensemble une belle fin d’année scolaire, faite de travail, pauses, sourires et d’acquisition de compétences !

Voilà ! C’est ainsi que se construisent les meilleurs outils de pédagogie ! En pratiquant l’essai-erreur, et en ayant à l’esprit que l’essentiel est de donner aux jeunes le goût de « vouloir ce que l’on fait et non de faire ce que l’on veut ». La pédagogie, c’est la boîte à outil qui se remplit au fur et à mesure des années accumulées, de situations imprévues…C’est la capacité de chacun, comme enseignant, éducateur, à se remettre en question, d’être en recherche permanente…

En sortant du bureau, cet enseignant m’est apparu davantage serein…J’espère que cette sérénité ne se transformera pas seulement en certitudes, en livre de « recettes ». Je ne le crois pas…Ce serait ce qui pourrait arriver de pire et pour l’enseignant et les jeunes avec qui il va travailler tout au long des années qu’il a devant lui  Je serai présent pour l’accompagner sur ce chemin. Quelle plus belle définition donner de l’enseignant que  celle d’un funambule ?

Demain, les élèves vont arriver et nous allons les accueillir. Avec nos certitudes, des angoisses et bonne pincée d’enthousiasme. Je suis très heureux d’être au cœur d’une équipe de funambules, d’artistes, gage d’innovation pédagogique ! Et nous serons tous gagnants…Un beau défi pour ce 4 septembre….


9 septembre 2007

Trois, deux, un, zéro… rentrée !

Le privilège que j’avais eu jusqu’à ce 4 septembre est devenu caduque…Un mois après l’anniversaire du 4 août, quel beau symbole ! Les enseignants, personnels de vie scolaire, administratif et de service ont découvert les nouveaux visages de la rentrée ! Cet instant magique des premiers regards, mots ou gestes échangés constitue une des clés fondamentales de ce que nous allons vivre ensemble, de ces moments à venir que nous partagerons tout au long de cette année scolaire…Une de moins diront certains adultes…Encore une exprimerons d’autres ! Tout est une question de regard que l’on pose sur ce métier d’éducateur, ce combat pour l’éducation mené au quotidien…Accueil, intégration, accompagnement, enseignement, éducation : autant de facettes que recèlent nos métiers !

Début d’année particulière puisque nous nous sommes donnés comme outil d’accueil et d’intégration, la volonté de faire connaissance en dehors de l’établissement. Faire connaissance, n’est-ce pas d’abord et avant tout nous rencontrer ? Le surf, le roller, le VTT ou bien une balade au Pays-Basque, ne sont que prétextes visant à mettre en place les fondations d’une relation aussi sereine que possible entre jeunes, jeunes et adultes de cultures et d’horizons divers.

Parfois au détour d’un regard, ce sont des inquiétudes qui transpirent ou bien des interrogations…Saurais-je monter sur cette planche de surf ? Quel regard posera-t-on sur moi si j’ai peur de l’eau ou si je suis trop essoufflé(e) pour terminer cette marche en direction des grottes de Kakouettas ? Comment ces vêtements qui constituent ma carapace seront-ils perçus par l’autre ? L’autre, bien entendu cet inconnu et dont le regard sur mes différences sera impitoyable…Premiers échanges complices entre filles et garçons, entre anciens et nouveaux, premiers commentaires sur le « bahut, les profs, le directeur » …Les premiers surnoms ! Pas de compétition, mais le plaisir d’être ensemble…Pas de concours, mais la volonté de partager.

Ces temps communs dans un cadre environnemental inédit, baigné par le soleil d’un début d’été indien, auront permis de concentrer parfois sur une ou deux journées les tendances de la « civilisation de l’immédiateté » dans laquelle nous sommes plongés depuis quelques années…Cette société faite de jugements souvent hâtifs, de violences verbales, d’isolement parfois surprenant, le lecteur mp3, i-pod, téléphone mobile offrant de telles opportunités lors des temps de repos…Oreillettes en place, textos pour échanger alors que seule une distance de quelques mètres séparent « nos » jeunes. Tout le travail éducatif des adultes sera de vivre et faire vivre des moments ou le collectif et la coopération l’emporteront sur l’individualisme effréné, sur cette « concurrence sauvage » qui fait de la différence une faiblesse et des faiblesses le moteur de l’exclusion! Vaste programme, ambition démesurée peut-être mais défi de l’équipe éducative à l’aube de cette année scolaire…

Chacune et chacun, adulte ou jeune, a ramené de ce temps hors murs des souvenirs, des images, quelques certitudes et beaucoup de questions…Chacune et chacun ne mesure peut-être pas encore à quel point nos différences sont une richesse, un pépite dont il va falloir prendre soin pour permettre aux jeunes que nous accueillons de découvrir qu’à travers l’école, ce sont les valeurs de tolérance, de justice, d’effort que nous portons pour les aider à  construire un « vivre ensemble » , un avenir professionnel et personnel à la mesure de leur ambition, immense !

Rien n’est toutefois possible sans le concours des adultes qui les accompagnent dans leur vie au quotidien, quelles que soient leurs fragilités…

Comment ne pas se dire que les jeunes dont les parents ont pris la peine de consacrer deux heures de leur RTT aux restitutions de ces journées, ont une chance inouïe ? Entendre leur enfant lire un texte, présenter ses camarades, expliquer à travers un diaporama les divers temps partagées, les sourires, rires échangés, le tout autour d’un verre de jus de fruit et de gâteaux préparés par le groupe, n’est-il pas la plus belle récompense pour l’équipe éducative qui s’est investie dans cette démarche ? N’est-ce pas non plus une vraie et belle réussite pour des jeunes ayant pu montrer qu’ils avaient aussi des compétences et capacités insoupçonnées sur le terrain, qu’elles soient sportives, d’animation ou autres ? Certes, écrire, lire, comprendre, expliquer, résoudre un problème de mathématiques ou rédiger un texte, s’exprimer dans une langue étrangère seront des compétences fondamentales à acquérir au fil du temps pour aider ces jeunes à vivre au mieux leur liberté de femme ou d’homme ! Découvrir de nouveaux auteurs, faire de la culture un moyen d’émancipation nécessitera de nombreux efforts de part et d’autre. Mais chacun n’aura-t-il pu ainsi se rendre compte que dire que tel ou tel autre élève était nul, serait une absurdité, une faute contre l’esprit, une faute contre notre mission d’éducateur ? Oui, j’ai ce soir envie de reprendre à mon compte la très belle et célèbre phrase de Martin Luther King : « I have a dream »…Que nous prenions conscience que ce terme si violent envers tout jeune et au-delà toute personne de doit plus avoir de place, sa place dans un établissement scolaire ! Que cette violence que nous condamnons, nous adultes, ne ressurgisse pas à travers des mots que nous pourrions prononcer… 

Nous ferons un bilan collectif de ce début d’année scolaire ! Cette respiration que nous avons collectivement souhaitée fera l’objet de critiques, sur le fond ou sur la forme. Peu importe…Je serai très attentif à ce que ce temps puisse être utile et fructueux pour chacun au cours de cette année scolaire ! Donner du temps à chacun pour que cette expérience ait du sens en refusant que l’immédiateté du résultat puisse devenir un axe de la culture de l’établissement. C’est le défi que je souhaite relever cette année. C’est celui que je souhaite faire partager à toutes et tous…Trois, deux, un, zéro….rentrée ! Et faisons délibérément le choix de l’éducation…C’est bien le moins ce que l’on peut attendre de nous… Bon vent à chacune et chacun….


15 septembre 2007

Carte Nationale de Lycéen (ne)….

…ou Kart national 2 Lycé1 (ne) ? C’est avec une surprise non feinte que, prenant connaissance de la nouvelle carte que je devais distribuer aux lycéennes et lycéens de l’établissement, je partageais une vraie indignation avec une collègue enseignante de français ! Comment l’institution, en l’occurrence le Ministère de l’Agriculture et de la Pêche, pouvait ainsi se faire le promoteur du langage « SMS » auprès de jeunes qu’il accueille ? Les performances scolaires sont regardées à la loupe ! Le Haut Conseil à l’Education a rendu un rapport, quelque soient les excès que l’on ait pu en tirer et vouloir lui faire dire ce que l’on voulait bien, nous alertant sur le niveau des élèves et les carences de ces derniers.

Oui, les connaissances de la langue, de l’orthographe et grammaticales sont à la peine ! Oui les jeunes ont davantage de mal qu’hier à maîtriser ce patrimoine commun qui nous rassemble ! Oui, certains enseignants, sous le couvert d’un anonymat de moins en moins courant, commencent à clamer que le 0 devient une note de plus en plus fréquente ou pourrait le devenir, s’ils s’attachaient au respect des règles de notre langue ! Envisage-t-on demain de permettre, lors des examens, des concours ou bien dans les courriers de candidature pour un emploi, dans un curriculum-vitae, une telle « révolution » culturelle ? Est-ce que le corps des inspecteurs envisage de prendre un tel virage ?

Que dire aux élèves qui oublieront un s au pluriel, ne sauront accorder nom et adjectif ? Mesure-t-on l’inconséquence de tels signaux donnés aux jeunes ? Et finalement, puisqu’un document officiel se permet  de donner toute sa valeur à cette nouvelle forme de communication, pourquoi les élèves feraient les efforts nécessaires pour apprendre à construire une phrase correcte sur le plan grammatical et orthographique ? Mesure-t-on notre responsabilité d’adultes ? Il est vrai que l’on tente de rendre caduque un peu plus chaque jour, de manière démagogique, la frontière en adolescence et passage adulte : pense-t-on rendre plus fine celle entre éducateur et éduqué, enseignant et élève ? Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas de stigmatiser ou abaisser les uns par rapport aux autres, mais de permettre à chacun de jouer pleinement son rôle. C’est le meilleur moyen de créer un climat de respect, de résoudre les questions d’autorité(s) et faire de la compétence un gage de cette dernière.

Cette indignation est celle d’un éducateur, mais aussi d’un parent, d’une personne responsable qui s’interroge par-delà ce fait qui n’est plus si ponctuel que çà, sur le concept d’évaluation ! Entre l’absolue nécessité d’évaluer le parcours d’un jeune et l’incontournable 0 et sa dictature qui se profile, nous devons réfléchir aux réponses pédagogiques à apporter pour faire que l’école demeure le creuset de l’apprentissage du vivre ensemble, de l’esprit critique, de la citoyenneté, du goût de l’effort ; que l’immédiateté, le zapping, le matraquage des médias télévisuels ne puissent avoir le dernier mot !

C’est certainement le combat du pot de terre contre le pot de fer. Mais aucun combat n’est perdu d’avance, sauf si on ne le livre pas ! Comment ne pas interroger ce que le « monde adulte » propose comme projet aux jeunes générations ? Comment faire que le jeunisme, qui n’est qu’un suivisme sans grand lustre ni ambition puisse céder le pas à un vrai projet de société ? Comment demander aux institutions d’être des guides « républicains » si celles-ci capitulent devant ce que la société de marché a de plus vil ?

Je me dis que le sursaut est nécessaire ! Que Chef d’établissement, enseignants, éducateurs, nous avons une vraie responsabilité dans la construction du jeune que nous accompagnons…Nous avons un vrai défi à relever, celui de donner aux élèves le meilleur de ce qu’ils peuvent attendre de l’école, même si ce n’est pas dans l’air du temps, même si c’est souvent en contradiction avec la pente glissante de la facilité !

Alors en conscience, je m’interroge sur cette carte de lycéenne et de lycéen ! Sans pénaliser les  jeunes, je souhaite que nous puissions leur faire confiance et faire un vrai travail d’explication, de sensibilisation ; bref, que nous fassions simplement notre travail d’éducateur…Je ferai part de mon inquiétude et de mon indignation à l’institution ! En conscience…Une goutte d’eau certainement dans un océan d’indifférence ? Peu m’importe ! A chacun sa façon de résister…au quotidien ! C’est un devoir de pédagogue et d’éducateur ! C’est aussi celui du citoyen…


22 septembre 2007

Repères…

L’année scolaire démarrée, chacun a pris peu à peu ses marques. Adultes et jeunes ont trouvé ou retrouvé leurs repères après la semaine d’accueil vécue comme une vraie respiration éducative pour lancer ces dix longs mois de formation…Chacun de nous a pu observer et mesurer le plus finement possible la timidité des uns, l’altruisme d’autres, la capacité d’entraînement de certains ou bien encore les soucis de concentration de quelques uns dans chaque groupe…

Le retour dans les salles de classe, les rites de début d’année que sont la couverture des livres, la signature des mots d’information dans les carnets de liaison par les parents ou responsables légaux, l’absence des « outils de travail » au moment opportun, tout cela nous donne des indications précieuses sur l’accompagnement pédagogique et éducatif que nous allons devoir mettre en place afin de permettre au jeune dans sa globalité de s’épanouir.

C’est le temps de discussions, d’échanges animés entre collègues sur la « turbulence » de tel ou telle, des changements de place - un sport « local » très prisé afin de permettre à chacun de vivre au mieux les séquences pédagogiques -, des éventuelles re-médiations à envisager, des protocoles pour des jeunes dont on a pu repérer une dyslexie ou dyscalculie plus ou moins prononcée ! Que faire, comment agir ou réagir ? Dans certaines classes, des feuilles collées au mur indiquent les règles de vie élémentaires du « vivre ensemble» ; dans une autre, quelques feuilles symbolisant les mains de chaque élève, coloriées et présentant les mots clé d’un discours de Mandela sur la paix et l’injustice…Beaucoup de questions donc et aussi des espérances qui se lèvent !

C’est aussi le temps de la découverte pour moi qui passe en cuisine et au self chaque jour, du rapport à la nourriture, du temps de convivialité, de la composition des tables ou de l’absence de certains élèves qui ne prennent pas la peine de venir prendre le repas. C’est aussi le temps de profondes interrogations sur la capacité des jeunes à convaincre leurs parents qu’il est plus satisfaisant d’être externe que demi-pensionnaire pour pouvoir sortir du lycée et aller « se griller » combien de cigarettes ? L’éducation à la santé est un vaste chantier et devant une certaine impuissance à expliquer aux familles et jeunes qu’un repas équilibré vaut mieux qu’une cigarette sans repas, je me dis que je ne lâcherai pas ! C’est un devoir impérieux, quelque soit le résultat de ce combat déséquilibré…

C’est aussi le temps de la mise en place de la vie démocratique au sein du lycée : élection des délégués de classe, élection des représentants des élèves pour la commission « restauration », et enfin pour la participation au Conseil d’Etablissement. Au total, une bonne cinquantaine de jeunes représentant leurs camarades dans les différences instances de vie de l’établissement au service d’un apprentissage à la citoyenneté ! Cette année devrait voir la mise en place d’un « parlement des délégués » afin de mettre en commun leur imagination et inventivité au service des autres. Aucun tabou dans le dialogue, possibilité de mettre en place un bureau des délégués rencontrés ainsi régulièrement ainsi que de soumission de projets collectifs en conseil d’établissement…Ce qui jusqu’alors se faisait de manière informelle verra le jour de manière davantage structurée.  

C’est enfin ce temps de rencontre, à la fin de la journée, lorsque la poussière est retombée, de trouver les mots pour échanger avec tel ou tel adulte, faire retomber cette pression qui est à la fois stimulante mais aussi parfois l’aube d’un stress qui peu devenir destructeur ; le temps de la rencontre avec un jeune, interne qui prend la peine de venir me retrouver dans le bureau, un couloir et qui va me confier son désarroi, ses doutes, des blessures, des souhaits…Effectivement, nous sommes le produit de nos rencontres : parfois inattendues, sur des sujets décalés ! Peu m’importe, finalement…C’est une richesse, une facette exceptionnellement gratifiante de ce métier parfois si ingrat de Chef d’Etablissement. Je peux aussi vous avouer qu’il m’arrive aussi de provoquer ces échanges, de les souhaiter, et parfois aussi de regretter leur absence…

Finalement, en terminant ces quelques lignes, je m’aperçois que j’ai moi aussi besoin de repenser chaque année mes repères…Pour trouver le bon équilibre, instable en permanence certes, mais surtout pouvoir impulser, canaliser, gérer, accompagner…Bref, poursuivre mon chemin de « premier » éducateur de cette communauté de jeunes, d’adultes, parents, partenaires avec un regard le plus juste possible.


29 septembre 2007

Offrir du temps....

Ce mardi matin est une journée comme les autres ou presque. Dans la société de l'immédiateté, du zapping, speed dating où seulement quelques minutes son censées pouvoir tout faire, tout résoudre, je vais avoir le plaisir de partager les quelques dix heures de ce jour avec les membres de la communauté éducative que j'accompagne. Donner gratuitement du temps au temps, être à l'écoute, prendre du recul parfois ou donner des réponses précises à des questions qui ne sont pas toutes placées sous le sceau de la futilité...Parce que lorsque l'on travaille en permanence avec des personnes, adultes et jeunes, rien n'est insignifiant...Et comme le dit si bien Amadou Hapâté Bâ, « il n'y a pas de petite querelle »...Je vais tenter de placer cette journée sous le signe de cette belle philosophie qui fait de la maîtrise du temps sa pierre angulaire.

Dès huit heures, la rencontre rituelle avec l'équipe de vie scolaire de nuit me permet de mieux appréhender la personnalité des jeunes accueillis en internat. Rien n'est anodin: le temps de l'étude, du repas ou du temps d'animation nous donnent tout losir de repérer les jeunes qui vont bien, celles et ceux qui en souffrances sont venus se confier ou bien encore celle qui reste dans son coin, refusant cette « vie scolaire » qu'elle croit que ses parents lui ont imposée afin de se « débarasser d'elle...Les papiers sur lesquels je note ces éléments se multiplient, s'entassent: voir untel; la salle d'informatique peut-elle être ouverte après 21heures ? Est-ce que les élèves pouront vendre des friandises pour financer leur projet de voyage en Irlande ?...Le flot de questions me donne le sentiment que cet établissement est un corps vivant !

C'est ensuite quelques enseignants qui viennent me dire leur bonheur d'être intégrés à cette équipe et qui vivent pleinement et positivement leur relation au jeune en lycée professionnel; c'est aussi des questions de dédoublement pour les groupes de travaux pratiques, le comportement inquiétant d'un jeune qui n'a toujours pas fait signer son carnet de liaison à ses parents, que sais-je encore !

Ce temps du matin constitue certainement le coeur de ce qui me fait dire le bonheur que j'ai de prendre chaque matin le chemin du lycée! Bien entendu, parfois il m'arrive comme chacun d'éléver la voix, de souffler, de piquer de « saintes colères »...C'est certainement la passion qui prend le pas sur le recul que je souhaiterais pouvoir prendre à chaque instant...Prendre ce temps, offrir de son temps, le partager. C'est ici l'essentiel, car toutes les personnes qui m'entourent ont pour moi de l'importance. Ils doivent pouvoir compter sur moi comme je sais pouvoir compter sur leurs compétences...

Alors, le temps des pauses ou café, thé et petits gâteaux ou autres gourmandises agrémentent nos échanges, est toujours le bienvenu, tout autant que le fait d'aller saluer mes collègues en début de matinée. C'est à la fois un rite, un plaisir, un acte pleinement naturel parce-que je crois que tout commence par des rites qui expriment le profond respect que l'on peu avoir pour les personnes avec qui l'on partage son temps.

Il en est de même pour ces jeunes qui, installés à la vie scolaires pour soigner les bleus à l'âme ou bien les maux de ventres véritables ou non, méritent que je prenne le temps, du temps pour eux, avec eux...Parce-que quoi de plus précieux que le temps qui file à la même vitesse pour tous, mais dont on a le sentiment qu'il s'écoule plus rapidement pour certains ou à des moments précis? Alors offrir ces quelques minutes – parfois longues - pour appaiser, écouter, échanger, parfois pour poser les limites constitue un acte éducatif fort. J'en suis pleinement conscient, comptable. C'est aussi une façon de monter aux jeunes que j'accueille qu'offir du temps, prendre celui d'accompagner chacun constitue un véritable acte de « résistance pédagogique » fàce à la société qui nous entoure...La question essentielle et existentielle de nos métiers ne trouvera certainement pas de réponse lorsque je saluerai les collègues qui quitteront le lycée, les élèves qui iront faire leurs devoirs, ceux qui prendront le bus ou leur scooter pour rentrer à la maison: ce temps partagé aura-t-il été utile? Cet acte de résistance posé n'est-il pas finalement une ligne Maginot? Je ne le crois pas. Même si cela constitue une goutte d'eau dans l'océan des possibles, ne rien faire serait une capitulation en rase campagne...Il ne sera jamais question de céder un pouce de terrain à ce qui abaisse l'Homme et que nous sommes nombreux à partager à titre « d'éducateurs »: la facilité et la démission face aux valeurs du « tout et tout de suite » qui est au coeur de pratiques portées en germes par la société de marché.

Ce soir, je pars fatigué, signe pour moi que j'ai donné ce que je pouvais aux autres! Durant dix heures, j'espère leur avoir donné un peu plus qu'hier et un peu moins que demain..Au prélable, avant de fermer à clé mon bureau, j'aurai ouvert les portes de mon carrelet, de ma cabane, celle des possibles et des rêves...Je serai prêt à partager du temps en famille..! Et si l'essentiel de la vie n'était qu'une question de temps ? Merci Amaou Hampâté Bâ...


7 octobre 2007

L’Europe, une nouvelle frontière…

Longtemps, nos établissements ont été considérés comme des entités devant se suffire à elles-mêmes, « des bulles » dans une société en mouvement, dans une Europe en construction et dans un monde que l’on disait en voie de mondialisation alors que le phénomène avait débuté au 15ème siècle ! Nos communautés éducatives auraient donc été les seules à vivre derrière leur « mur de Berlin » ? Quelle plus belle faute n’aurions nous pas commise contre l’esprit si nous n’avions pas à un moment donné ouvert les portes et les fenêtres mais il faut aussi le dire les esprits pour permettre au jeune de se construire ?

Tous nos projets pédagogiques, d’établissement, de classe font aujourd’hui référence à cette dimension d’ouverture : ouverture au territoire, ses acteurs, à la culture, aux mouvements de société, aux images venant de lieux et à des distances telles que les milliers de kilomètres sont réduits à des grains de sable…Nous avons pour le bien de nos jeunes ouvert nos établissements, nos formations, décloisonné ce qui semblait devoir être immuable, expérimenté…Bref, l’école d’aujourd’hui ressemble si peu à celle d’hier, mais les valeurs qu’elle porte nous rapprochent aussi tellement de l’idéal de nombreux pédagogues qui ont œuvré et oeuvrent afin que l’accès à la culture, l’égalité devant la formation, soient pour chacune et chacun des jeunes un bel outil d’émancipation et de réalisation de soi !

Depuis déjà une bonne décennie, les établissements scolaires ont découvert cette insoupçonnable richesse que constitue la rencontre des cultures ! Si on est heureusement loin du choc de ces dernières – image qui renvoie à une idéologie fort éloignée des écoles de la République – ce bouillonnement des cultures est une chance pour nos jeunes, mais aussi pour nous, adultes des communautés scolaires.

Selon l’adage populaire bien connu, « les voyages forment la jeunesse » ! Certes, mais encore faut-il avoir ce goût d’aller échanger, se projeter dans l’inconnu, avoir les moyens matériels de faire ces rencontres…Il revient à chacun des adultes des établissements de prendre conscience que provoquer ces temps forts constitue un impérieux devoir…

C’est cela que j’ai à l’esprit lorsque, accompagné d’une collègue, je prends mon bâton de pèlerin pour participer au bal européen organisé par nos partenaires allemands avec qui nous sommes engagés dans un projet de long terme. Dimension affective personnelle, historique, culturelle, aventure humaine tout simplement…C’est un sentiment profond d’humanité qui m’a habité durant cette rencontre festive…Polonais et slovaques étaient conviés…Quelle belle image que ces drapeaux accrochés aux murs, cet hymne à la joie qui a ponctué le discours de bienvenue et qui m’a donné l’envie de me lever et communier avec mes collègues européens…Cette nouvelle frontière, notre nouvelle frontière, c’est l’Europe qui se construit au quotidien ! Ce n’est pas seulement ce « monstre » institutionnel, froid et lointain que nous observons et qui nous sert trop souvent de bouc émissaire…J’ai une envie viscérale de faire partager ces moments intenses de fêtes, de sourires, rires, discussions sérieuses sur les projets futurs, aux jeunes !  

Parce que demain, ces jeunes seront le cœur de la société que nous construisons ensemble. Parce que c’est la méconnaissance de l’autre qui est pour l’essentiel à l’origine de tensions, de haines que personne ne souhaite vivre ! Parce que notre projet de vie en commun, dans nos établissements, mais plus largement dans la société de demain est fondé sur ces rencontres qui sont la richesse et l’intelligence du cœur...

J’ai en tête tel ou tel jeune dont je sais qu’il n’aura peut-être jamais la chance de pouvoir découvrir autrement que par le biais du lycée tel ou tel pays, à la fois pour des raisons pécuniaires ou simplement de distance culturelle – même si cette expression n’est autre qu’un cache-sexe pour parler d’indigence culturelle du milieu familial dans lequel il vit ! Et s’il n’y avait qu’une seule bonne et vraie raison pour faire que chaque jeune qui entre dans l’établissement ait l’occasion d’aller à la rencontre de son concitoyen européen, ce serait celle-là…

Cela vaut la peine de se « battre » pour l’essentiel…Dans quelques jours, l’association ATD QUART MONDE va à nouveau lancer un appel à « refuser la misère ». J’y suis sensible depuis de nombreuses années, mais cette misère multiforme concerne aussi bien le logement, la santé, que la culture ou l’éducation…Cette fois-ci, l’engagement citoyen, mon engagement citoyen se confond avec celui de ma fonction de Chef d’Etablissement. Cette année, ce sera de faire en sorte que cette misère culturelle ne soit pas regardée comme accessoire…La culture, la rencontre, la prise en compte de la dimension européenne, le rêve d’accrocher cette nouvelle frontière sont toujours les dernières roues du carrosse…J’ai profondément envie que cette dimension prenne pour une fois la première place dans nos démarches…Lorsque ma collègue et moi sommes dans l’avions qui nous ramène vers Bordeaux, je me dis que le défi vaut largement la peine d’être relevé…Seul, on ne peut rien…Mais j’ai le sentiment que nous sommes au moins deux à partager cette idée selon laquelle chacun de nos jeunes mérite de rencontrer « l’Europe » ! ...et heureusement davantage au sein de l’équipe pédagogique…ou lorsque l’Europe est symbole de projet et d’espoir…Ce n’est pas si fréquent de pouvoir s’en réjouir… 


14 octobre 2007

Bonne route…quand même !

Un crève-cœur ! Ce soir, Hélène a frappé à la porte de mon bureau…Depuis quelques jours, elle était « souffrante » ! Mais c’est une souffrance particulière dont elle était atteinte…Je suis surpris d voir cette grande jeune fille de vingt ans entrer, mi gênée, mi inquiète…Je l’invite immédiatement à s’asseoir autour de la table. Les mains posées devant moi, j’ai à peu de choses près, saisi l’objet de cette visite impromptue. Maladroitement, Hélène pose devant elle trois livres et un cahier. Elle commence, la voix un peu tremblante, par me demander si je peux remettre à Victor ce cahier d’anglais qu’il lui avait prêté pour récupérer ses cours.

Volontiers, lui dis-je en tendant une main secourable. Mais l’essentiel n’est pas là ! Je lui demande comment elle va, mais, lorsque nos regards se croisent, je sens son désarroi qui dans quelques minutes deviendra le mien…Hélène ne sait que faire de ses mains…Parfois dessus, parfois sous la table, se balançant un peu d’avant en arrière…Je crois important qu’elle fasse ce premier pas, car dans la vie de tous les jours, elle devra affronter une réalité beaucoup plus rude que celle de l’école. Le monde du travail est violent, parfois. La vie et la société sont violentes, souvent.

Cà y est, ses lèvres s’entrouvrent. Les lèvres et la gorge sont sèches. « Monsieur, j’ai décidé de quitter la formation » ! Voilà, la phrase lourde de sens est dite, avec difficulté, gravité. Un dialogue immédiat s’installe. Il ne s’agit en aucun cas pour moi d’établir un échange « culpabilisant » face à une jeune dont je mesure à la fois la fragilité, l’émotion, mais aussi la force du message qu’elle vient délivrer. Je sens tout à coup le poids du malaise, de l’échec partagé, d’une mise en cause de l’institution et non des personnes.

Alors, bien évidemment, je pends le costume du « professionnel de l’éducation ». Et je m’entends débiter presque mécaniquement tous les arguments « rationnels » que l’expérience m’a permis d’apprivoiser, d’appréhender…Les arguments qui n’ont la plupart aucune prise sur les jeunes, mais qui font parfois réfléchir les parents, lorsqu’ils sont présents. Je ressens cette profonde fracture entre ces jeunes adultes et ce que je suis, un adulte référent qui est passé dans un autre monde…Mais je me devais de le lui dire…

Pourtant, c’est autre chose qu’elle vient chercher en ayant eu le courage de venir me faire part de son choix de vive voix…Ce n’est pas au Directeur qu’elle est venue annoncer sa décision. C’est à la personne que je suis, à ce que l’adulte que je suis représente pour cette jeune, blessée de la vie. Et à partir de ce moment là, la fracture se réduit et fond comme neige au soleil…Certes, je ne suis pas là pour cautionner son choix. Je passe à un autre registre, celui de l’écoute active, de la compréhension, mais pas de la compromission. Je reste celui qui donne des repères, explique, l’éducateur au meilleur sens du terme. En tous les cas, c’est ce registre là que j’adopte. Exigeant, mais ni inquisiteur, ni juge suprême. Au nom de quoi, de qui d’ailleurs m’arrogerais-je un tel pouvoir ?

Je m’inquiète avant tout de questions simples. Demain, que feras-tu ? As-tu une couverture maladie ? T’es-tu inscrite à l’ANPE ou as-tu pris contact avec la mission locale ? L’ouverture est réalisée. Hélène, après avoir noté, écouté, me dit simplement qu’elle a été mal orientée mais qu’elle a certainement sa part de responsabilité dans cet échec que je partage avec elle. Oui, je crois que ce temps de l’orientation est essentiel. J’en suis davantage convaincu chaque jour. Aujourd’hui plus qu’hier…Hélène va quitter mon bureau dans quelques minutes…Je lui souhaiterais bonne route, demeurant intimement convaincu que ce sentiment d’échec est aussi un peu le mien…Je croiserai dans quelques jours ou quelques mois Hélène, au détour d’une rue. Nous nous saluerons, simplement. Je prendrai du temps, à nouveau, avec elle, pour elle.

Peut-être aura-t-elle trouvé un travail, sera-t-elle en stage, aura-t-elle fondé une famille. J’aurai toutefois en toile de fond ce moment où tout a basculé…Où l’éducatif se sera provisoirement effacé de  son chemin…Où la vie aura pris une autre saveur pour elle. En tous les cas, je ne peux pas me résoudre à abandonner ce qui me fait chaque matin me rendre au lycée et me dire que l’éducation est le sel de la vie, ce qui fait que des jeunes deviennent des adultes debout…Ne jamais céder, lutter pied à pied afin de donner à chacune et chacun des lycéen que j’ai le bonheur de croiser, le cœur de ma passion : l’éducation…Merci Hélène et bonne route, quand même….


21 septembre 2007

Rendre possible…

Hier au soir, était organisée une réunion de cycle pour la formation de BAC PRO « service en milieu rural ». Je me suis fait un principe de participer à toutes ces concertations pédagogiques, car cela me paraît essentiel à la fois pour maîtriser les dispositifs, échanger avec les collègues, « réguler » le fonctionnement du groupe – manière élégante de permettre à une réunion de se dérouler avec le moins de tensions possible et surtout faire de ces temps collectifs des respirations au service des élèves…Rendre possible ce qui est souhaitable, redonner tout son sens à la priorité éducative et davantage accompagner cette démarche que contraindre…

Derrière un ordre du jour souvent « technique » concernant les visites des stagiaires, les critères d’évaluation, la répartition des rapports à corriger ou la mise en place de devoirs et examens blancs, l’élève doit être au cœur de nos préoccupations…Faut-il faire pleinement confiance aux élèves comme si cela était acquis une fois pour toutes ou au contraire le penser comme un long fleuve qui n’est pas si tranquille…Ces fameuses grilles nous renvoient aussi à la question de l’évaluation…Comment percevoir et mettre en œuvre une grille renvoyant à l’évaluation de compétences, qualités plutôt que de pure sanction ?

Lorsque j’écoute les uns et les autres, je me dis au fond qu’une inculturation en lien avec les pratiques d’évaluation des pays du nord de l’Europe ne serait pas inutile…Je le pense volontiers pour mes collègues comme pour moi-même…Un juste équilibre doit permettre une juste évaluation formative…Toutes les innovations pédagogiques ne peuvent avoir de sens que dans la cohérence d’un ensemble qui permet de transgresser les habitudes, lourdeurs et le poids des habitudes. Je mesure ce soir que les fondamentaux, les incontournables des multiples notes de service, décrets, règles tellement détaillées nous conduisent dans un monde où l’absurde le dispute à une forme  de « violence des dispositifs ». Où est l’intérêt de l’élève ? Où prend-on en compte ce que nous sommes, nous éducateurs ?

Être attentif, toujours avoir en ligne de mire ce qui demeure le cœur de nos missions…Rendre possible ce qui est nécessaire, donner à chaque temps une dimension éducative…Que ce soit dans le cadre du séjour linguistique qui va conduire les vingt-deux élèves de terminale BAC PRO en Irlande, ou bien encore dans l’organisation d’un repas de fin d’année…Rien ne me semble superflu, rien ne me semble plus important que cette démarche éducative qui doit donner du sens à nos journées, à la construction des supports pédagogiques…

Ces réunions sont aussi les lieux d’apaisement de tensions latentes, car il n’y a pas de petites querelles…Ne jamais laisser prendre le feu tout en laissant le recul nécessaire envelopper les mots justes pour expliquer, dire…Le monde des adultes est parfois aussi fragile que celui des adolescents…Prendre le temps d’écouter, de sourire, de se dire que rien n’est tragique lorsque l’on est en réunion pédagogique ! Dédramatiser, donner du souffle, de la vie dans les projets, faire de chaque rencontre pédagogique un temps de construction demeure une de mes priorités…

Pour autant, je prends pleinement conscience, à travers les regards, les mots prononcés que ces fragilités repérées nécessitent une attention de tous les instants…Car les personnels éducatifs doivent faire face, être forts, solides ! Chacun doit  être en capacité de dire non, refuser l’affectif pour privilégier l’éducatif…Lorsque l’on se trouve confronté en permanence au monde des adolescents, c’est notre seul atout ! Faire de l’éducation une approche de la non violence ne peut que nous aider à proposer au jeune à se construire autrement… « Un autre  monde est possible.. » ! Beau slogan…Mais à l’échelle d’un lycée, c’est l’éducation qui nous permettra de faire vivre cette belle idée qu’un monde autre que celui de la société de marché est possible…Que le plus beau cadeau que l’on peut faire à chaque jeune est de l’armer avec cette sensibilité éducative qui fait que chaque jour, nous renforçons la démocratie ! Faire reculer l’ignorance, donner à chacune et chacun des jeunes accueillis la capacité de maîtriser le mieux possible son avenir. C’est la pierre que nous apportons au quotidien…Chacune et chacun des adultes de l’établissement ne le mesure peut-être pas pleinement…Mais le temps de la récolte viendra pour les jeunes et les sourires de fin d’année viendront effacer tous ces petits riens qui sont autant de grains de sable qui parfois nous éloignent de l’essentiel…Avec l’éducation, un autre monde est possible !

Ce soir, il est vingt heures lorsque nous quittons la salle de réunion…Je ne sais si nous mesurons tous l’extrême utilité, importance de ce temps partagé ! Certes, nous n’allons pas changer la face du monde et demain, le soleil se lèvera à nouveau…Mais peut-être ce dernier me fera-t-il un clin d’œil, simplement pour me dire, malgré tout que nous avons rendu un peu plus probable ce qui ne s’explique pas, cette élévation mystique du matin sur le lycée qui fait que tout compte fait, j’aurai la certitude que « nos jeunes » seront demain des citoyens debout…Je serai un chef d’établissement heureux, tout simplement…


4 novembre 2007

Salle des profs…

Vais-je être provocateur ? Peut-être…Excessif ? Certainement… Bienveillant ? Bien volontiers…Ah cette salle des « profs » comme nous la nommions tous lorsque nous étions élèves ! Que s’y passait-il ? Que disait-on sur nous, les élèves ? Quelles potions amères y préparait-on ? Tout ce qui est caché est bien entendu tellement mystérieux que j’ai le souvenir que nous imaginions souvent le pire avec mes camarades…Et pourtant, en passant de l’autre côté de la « barrière », je me dis finalement que cette antre, ce lieu « étrange » peut se révéler comme un espace de liberté, de spontanéité, de vie ou bien d’orages, de colères, de soins des bleus à l’âme, de rire, mais encore de tous les excès… Toutefois, ce n’est ni une cour des miracles et encore moins le capharnaüm longtemps imaginé !

Et pourtant ! Lorsque jeune enseignant, j’ai franchi pour la première fois le seuil de la salle des professeurs d’un prestigieux établissement secondaire, comme jeune enseignant, mon sang n’a fait qu’un tour ! Quelle organisation stalinienne de l’espace, et le mot n’est pas trop fort… Nous étions au milieu des années quatre-vingt lorsque je découvris tout d’abord avec incrédulité, puis consternation et enfin avec un sentiment de révolte, une hiérarchisation qui conférait à une situation ubuesque… La taille des casiers, la nature des fauteuils et la largeurs des tables ou bureaux n’était liée qu’au statut de l’enseignant  ! Entre le professeur agrégé, enseignant en classes préparatoires et le « maître auxiliaire » qui lui, venait enseigner le samedi matin, bien entendu alors que ses collègues pouvaient aller se « pavaner » sur le Bassin d’Arcachon, c’est bien l’épaisseur de la mousse du fauteuil, sa couleur, rouge et en cuir pour le premier, simple chaise en bois pour le second qui montraient que chacun devait jouer dans sa cour, sa propre cour… J’ai été profondément marqué par cette micro-société qui reproduisait une société de castes dont à l’époque, on se gaussait lorsque l’on regardait ce qui pouvait se passer dans des sociétés en développement… Avec tout le respect que j’ai pour ces civilisations « non-techniciennes », je faisais partie de la caste des intouchables… J’en étais finalement très fier…

Je me suis juré de faire en sorte de ne jamais revivre cette forme de « violence », cette incohérence entre éducation, égalité des chances et reproduction de celles-ci au cœur du « système », mais surtout de ne jamais la faire revivre à mes collègues lorsque j’ai eu la chance de devenir Chef d’Etablissement… Ce temps est venu il y a maintenant une dizaine d’années et j’ai toujours attaché une importance particulière à la vie de ce lieu à la fois symbolique mais tellement important qu’il reflète le projet d’établissement lui-même. Alors chaque matin, je prends volontiers le temps d’aller saluer mes collègues qui vont se trouver en prise directe avec l’acte d’éducation fait de transmission de connaissances, d’innovation pédagogique, mais avant tout avec les jeunes dont ils ont la charge… Si nous voulons former une équipe, il faut que cette « salle des profs » ne soit pas un sanctuaire. Et si nous avons souhaité que l’établissement soit ouvert sur son territoire et en prise directe avec la société, comment pourrait se justifier qu’il y ait des lieux interdits ? Certes, nous avons tous besoin de souffler et lorsque la porte de cette salle est fermée, le calme constitue une nourriture qui permet à chacune et chacun des adultes de se rassasier et de repartir avec toute l’énergie indispensable. C’est aussi le lieu de discussions sur l’actualité, qu’elle soit nationale ou locale, la lecture des journaux, ou bien simplement, autour d’une table ronde – comme celle de mon bureau – des échanges sur des élèves, l’organisation d’une sotie inopinée, ou tout simplement des questions plus personnelles sur les vacances à venir !

Cette « salle des profs » est à notre image : ouverte et pleine de vie ! Ce vendredi, c’est la dernière ligne droite. Chacun en est conscient. Je suis présent pour à mon tour souffler un peu avec mes collègues. Nous devisons sur les tasses à café et thé qu’il faut laver ; Anne, l’élève qui va être accueillie durant cette fin de semaine chez une camarade puisque le foyer ne peut l’accepter que le lundi suivant, faute de place… Nous exprimons une indignation collective mais nous sommes soulagés qu’Anne puisse dormir au chaud et non sous les ponts ! Enfin, plus léger, nous abordons la nature du langage SMS… en nous disant qu’il est parfois compliqué de le lire, mais constatant qu’une d’entre nous est plutôt experte en la matière… Et les sourires l’emportent sur la fatigue, les bleus à l’âme, les colères accumulées, justes ou épidermiques… En quittant l’établissement, les dernières collègues me saluent volontiers. Nous nous souhaitons mutuellement un repos réparateur bien mérité… Les derniers regards ont du sens… Ils traduisent pour moi cette sérénité retrouvée, ce sentiment que tant que l’humain primera sur une approche purement comptable de notre mission, tant que cette « salle des profs » demeurera à l’image de notre projet d’établissement – claire, spacieuse, ouverte, permettant l’expression de tous au service de chacun – alors, nous pourrons apprécier avec tranquillité ces temps de vacances…

Je suis le dernier à partir ce vendredi. Le ciel est bas. C’est l’automne et la nature le rappelle à chaque détour des bâtiments. « Automne, le post-scriptum du soleil », comme le dit justement Pierre Véron… Automne, prélude à l’hiver…Dehors, il fera peut-être frais ! Mais à l’intérieur de « la salle des profs », l’atmosphère demeurera chaleureuse. J’y prendrai ma part, volontiers, avec conviction et un plaisir non feint… Même si parfois les tasses à café ne sont pas rangées, certains casiers « débordent »… Mais est-ce là l’essentiel ?  La coopération et l’humain demeureront au cœur de ma démarche… aussi dans « la salle des profs » !


10 novembre 2007

Musique…

« Et que chacun se mette à chanter ! Tout pour la musique ! Si l’on chantait… ». La musique est au cœur de la vie. Si nous prenons chaque fois que cela est possible, ou si nous nous arrêtons un instant pour écouter la vie nous déclamer son message, nous sommes toujours agréablement surpris par les sons, par l’apaisement que cela fait naître en nous…Combien de fois n’a-t-on entendu, et à juste titre que la musique adoucissait les mœurs ?    

Alors que le tourbillon qui nous emporte dans le quotidien de nos établissements peut être dévastateur si nous n’y prenons garde, pour notre équilibre personnel et le confort d’apprentissage des jeunes que nous accueillons, prendre le temps est essentiel. Prendre du temps pour soi ne relève pas de l’accessoire. C’est aussi vrai pour les jeunes que pour les adultes du lycée… Alors j’ai pris le parti et fais le pari de vérifier cet adage populaire autour de la musique et plus précisément du chant…

Une fois par semaine, élèves et adultes volontaires se retrouvent autour d’une animatrice de chant afin de vivre ensemble, un temps de découverte, de travail et de convivialité. La mise en place d’une chorale n’est ni un luxe, ni une lubie ni à fortiori une hérésie… C’est un moyen de trouver un lieu, un temps et un moyen d’expression, où tous, à égalité, nous prenons le départ d’une aventure collective…

Chanter est un mode d’expression qui permet à d’autres muscles de fonctionner, à des sensibilités de se découvrir, à la relation de se nouer ou de se renouer, aux personnes de se découvrir autrement… Alors, chaque vendredi, sans autre contrainte que la propre volonté de chacune et chacun de se retrouver ensemble, nous faisons corps pour prendre ensemble un plaisir non feint de faire de la respiration et de la voix mêlées, la trame d’un projet partagé…

Alors, les exercices de placement des voix, selon leur hauteur, leur puissance, les couacs et les notes, les départs à contretemps, sont au menu de ces temps musicaux. Quel plus grand bonheur que de tâtonner, de progresser, de se tromper, de progresser… Bref, quelle plus belle expérience pour nous adultes de nous remettre en question, pour les élèves de voir qu’ils sont tout aussi aptes que leurs professeurs à disposer et acquérir de nouvelles compétences… Et que quelque soit son âge, quelque soit l’activité réalisée, le plaisir nécessite de l’effort ! Rien n’est acquis et pour personne…

Alors, je suis très heureux d’avoir pu permettre que ce temps commun soit une bouffée d’oxygène pour tous ! Que ce lieu soit aussi riche en expériences vécues, assurant la mixité des publics et des regards, je ne pouvais l’imaginer au départ de cette belle expérience… Pour la fin de l’année, ferons nous une prestation devant les autres élèves et adultes du lycée ? Serons-nous prêts ? Aurons-nous le trac ? Certainement… Mais faire partager à tous ce choix de vivre avec et non pas seulement pour les élèves relève d’un choix fondamental pour la mise en œuvre du projet d’établissement. Faire partager nos sourires, nos regards complices, nos doutes, mais au final, notre irrémédiable envie d’aller encore plus loin dans cette rencontre et vouloir dire aux autres : venez nous rejoindre ! Ouvrir, s’ouvrir tel pourrait être le message de cet atelier de chant… C’est à ces détails-ci que l’on note qu’un établissement est pleinement acteur de ses missions éducatives et qu’il est porteur de sens pour tous !

"Zomina mina prere prere (bis)

Peti nana prereko

Zomina mina e e.

Na prereko.

Zomina mina Zomina mina

Zomina mina Issembole E

Issembo E issembo.

Zomina mina issembo (4x)

Zo!"


17 novembre 2007

Novembre 2007, le post-scriptum de l’éducatif ?...

Depuis quelques jours, les températures ont amorcé une sensible baisse et la neige a fait son apparition sur les sommets de l’hexagone. Certes, le soleil se fait plus las et nous abandonne chaque soir un peu plus tôt…De la baie vitrée sur laquelle s’ouvre mon bureau, les Pyrénées s’offrent à mon regard, dans un écrin d’un bleu à la fois froid et glaçant… Les feuilles rejoignent peu à peu le sol pour demain renaître avec davantage de force, au printemps !

Cette belle carte postale constitue un puissant réconfort lorsque les journées sont à la fois plus intenses et jalonnées d’informations inquiétantes. En quelques jours, mon dossier « boîte de réception » s’est chargé de m’indiquer que rupture, mot fort à la mode depuis quelques mois maintenant, rimait avec brutalité et logique d’affrontement. Les messages se succèdent, mais tous confirment LA nouvelle : d’ici la rentrée 2010, c'est-à-dire demain, les formations BEP et BAC PRO devront laisser la place à une nouvelle formation, un Baccalauréat Professionnel en 3 ans, aligné en durée sur les formations de la filière générale. Les arguments visant à donner à penser qu’ainsi, il s’agirait de revaloriser la filière professionnelle, sont purement et simplement fallacieux, masquant une réalité moins ambitieuse. Il s’agit de faire des économies ! Réduire les durées de formation, supprimer des options, refondre les référentiels qui ne seront demain que de simples « guides », à charge pour les établissements, s’ils le souhaitent et surtout s’ils le peuvent, faire du « mieux disant culturel et éducatif » ! Les arguments éducatifs, pédagogiques, d’insertion sociétale et professionnelle se heurtent à une autre logique, une simple logique budgétaire… Affrontement de logiques ou logique d’affrontement… Qui affronte qui ? Va-t-on taxer de freins à la réforme des équipes éducatives qui au contact des jeunes accueillis dans ces filières, réussissent le prodige de s’insérer dans la société, de s’intégrer au marché du travail et de vivre ces parcours comme de la promotion sociale ?

Brutalité des annonces, absence de concertation, information arrivant au compte-goutte et stratégie de communication donnant un sentiment de vitesse telle que nous sommes parfois dans une incapacité de réagir en temps voulu, mais à contretemps ?

Information des équipes, des parents, réunions multiples avec collègues, lien avec notre ministère de tutelle, ses services académiques… Cette période où la nature se fige, entre en période d’hibernation aura été celle choisie pour « casser » un bel outil au service de nos jeunes.

Qu’en sera-t-il demain si Aurélie, qui est une élève fragile, a besoin de temps pour progresser, acquérir les gestes professionnels, les connaissances pour devenir demain une aide soignante de qualité ? En scrutant l’horizon et en échangeant avec mes collègues, je n’ai en tête que des noms d’élèves, des familles, des parcours… Comment se positionner face à nos autorités politiques qui demain vont jouer une opinion parfois incrédule, mais avec un discours populiste ayant beau jeu de dire que le monde éducatif refuse la réforme et le mouvement ? Est-ce réformer que de faire de la calculette l’outil guidant les indispensables adaptations et innovations qui se sont toujours faites dans notre « maison » ?

Demain, nous organisons notre traditionnelles première rencontre parents-équipe éducative depuis la rentrée scolaire. Je tiens à ce mot rencontre qui est chargé de sens, de dialogue, d’écoute, avec une volonté d’accompagnement des jeunes et de leurs familles. Je profite toujours de l’occasion qui m’est donnée pour être attentif aux réactions, demandes, expressions diverses de satisfaction ou questionnements…Déjà, orientation, fragilités, soutien scolaire, restauration scolaire, transport… C’est un véritable bouquet d’interrogations qui me seront adressées. J’en prendrai note avec soin. J’y apporterai systématiquement une réponse. J’en fais un point d’honneur. Oui, nous essayons, chaque jour, avec toute l’équipe éducative, de rassurer, d’apporter aide et accompagnement. Nous ne faisons rien de très original, mais en tant que chef d’établissement, je suis garant d’un climat, d’une orientation précise sur les objectifs qui sont contenus dans notre projet d’établissement. Nous avons collectivement choisi de faire le pari de l’éducation.

Novembre 2007 sonne comme un divorce, une rupture, une vraie rupture avec nos traditions et nos repères, nos démarches et les fondamentaux sur lesquels nous nous appuyons afin d’offrir aux élèves le meilleur. Réflexion, adaptation, innovation pédagogique sont les ressorts de ce qui a jusqu’à ce jour fait la force des formations professionnelles.

Samedi dernier, j’ai rencontré une jeune, ancienne élève de l’établissement, titulaire d’u