Bloc-notes de Philippe Meirieu

...et quelques unes des nouveautés sur le site

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Albert Thierry (1881-1915)

NOUVEAUTES SUR LE SITE

"Ecole : un lieu de présence active", par Philippe Lacadée

Vidéos de CAP CANAL en ligne au 1er septembre 2009 : débats, documentaires, outils de formation, etc.

"La violence en maternelle" : film de Philippe Meirieu : "Aie ! Mets toi à ma place!", avec Serge Tisseron


NOUVEAU : Grâce aux éditions ESF et au CAFE PEDAGOGIQUE, téléchargez gratuitement l'intégralité de l'ouvrage épuisé de Daniel Hameline : Les objectifs pédagogiques en formation initiale et continue... Un texte essentiel, toujours d'actualité, suivi d'une postface pour mieux saisir la portée et les limites de "l'approche par objectifs" : "L'éducateur et l'action sensée".
"Faut-il en finir avec la pédagogie?", conférence donnée dans le cadre du GREP, à Toulouse, le 22 novembre 2008
Lettre ouverte à Xavier Darcos, ministre de l'Education nationale
Diaporama de la conférence donnée dans le cadre des mercredis de Créteil le 14 janvier 2009 : "Quelle parole face à la violence?" Vidéo de la conférence sur le site de l'Académie de Créteil
"Sur quoi fonder l'autorité des enseignants dans nos sociétés démocratiques ?"
... et de Philippe Cadiou, sur cette thématique : "La crise de l'éducation n'existe pas."
Fernand Oury, étrangement présent... Dialogue avec la figure majeure de la pédagogie institutionnelle
"La pédagogie ne connaît pas de préalables..." Conférence au colloque de l'AGAS le 6 octobre 2008
Dépister ou éduquer : faut-il choisir ? Entre "management des différences" et pédagogie du sujet
Ecole maternelle, école première
Quelle stratégie pour les militants pédagogiques aujourd'hui ?
Eduquer aux médias, éduquer les médias : pour un sursaut citoyen !
Adolescent à l'école : est-ce possible ?
Cours : Apprentissages et didactiques des disciplines scolaires

TOUJOURS D'ACTUALITE : Le statut de la pédagogie dans la réflexion éducative contemporaine

ET AUSSI

- "La pauvreté n'est pas notre affaire...", par Yves Rollin et EDUCATION & DEVENIR, sur le FORUM

- "Rentrée 2008 : omissions impossibles", par Sylvain Grandserre, dans LE FORUM

- Flashs vidéo : "L'éducation peut-elle être au coeur d'un projet de société ?" (Rencontres du Nouveau Siècle - Région Nord-Pas de Calais)

- "Adapter l'Ecole à l'élève ? Une vieille question pédagogique... toujours d'actualité!" Intervention de Philippe Meirieu au Forum Retz-Le Monde de l'Education (dans OUTILS DE FORMATION)

- Une lecture de l'ouvrage de Philippe Meirieu, La machine-Ecole (entretiens avec Stéphanie le Bars, Folio Actuel), par Philippe Cadiou : "L'ECOLE EST UN SPORT DE COMBAT"

- NOUVELLES EMISSIONS DE CAP CANAL EN LIGNE... films, débats et analyses sur l'école.

- OUTIL DE FORMATION : "Pour une pédagogie du sujet".

- FORUM : A propos de la suppression du samedi matin : "Mais oui, mais oui, l'école est finie !" par Sylvain Grandserre

- FORUM : "L'évolution du métier d'inspecteur du premier degré… ou « Je suis content, je pilote ! »", par Pierre Frackowiak

- A L'OCCASION DE LA PUBLICATION DU LIVRE Pourquoi est-ce (si) difficile d'écrire?, CONFERENCE de Philippe Meirieu : "Ecrire : un problème scolaire, une question d'éducation, des enjeux sociaux".

- FORUM : "La pédagogie sera-t-elle hors-la loi ?", par Sylvain Grandserre

- LA CLASSE AU QUOTIDIEN : "Trois pas en avant, trois pas en arrière...", quelques balises professionnelles essentielles après six années d'enseignement de l'EPS en ZEP", par Cécile Rossard.

- ECHANGES DE PRATIQUES ET DE DOCUMENTS : L'Autre lycée : projet de création d'une structure alternative d'accueil des élèves en grande difficulté scolaire dans l'Académie de Besançon, par Claude Mercier

- PROPOSITIONS ET MANIFESTES : "La classe de seconde vue par Philippe Meirieu", par Claude Rebaud, proviseur de lycée

- Eléments d'épistémologie de la pédagogie : face aux attaques dont elle est l'obet, devant les malentendus qui se développent à son sujet (y compris dans les "sciences de l'éducation"), il est important de tenter de répondre à des questions simples : "Qu'est-ce que la pédagogie? " et "Peut-on encore faire de la pédagogie aujourd'hui?"

- Dans le "Forum", une série de contributions sur la carte scolaire... et sur bien d'autres sujets.

- Le diaporama utilisé à Genève lors de la soirée du 16 mai : "Trois regards sur les méthodes actives" : "Les méthodes actives aujourd'hui et demain : quelle Ecole ?". A visionner dans le chapitre "Outils de formation".

- "Treize pistes pour des pratiques d'excellence en ZEP" : intervention de Philippe Meirieu lors du colloque de l'OZP du 13 mai 2006.

- Un chapitre consacré aux textes inconnus ou méconnus du patrimoine pédagogique... Et, en particulier, le texte complet et annoté de la Lettre de Stans de Pestalozzi (1799).

- Dans le chapitre "Echanges de pratiques" : un texte accompagné de nombreux documents et outils de travail intitulé : "Pour que nos enfants puissent apprendre ensemble :
respecter leur personne et leurs droits
", par Jean Le Gal... et un document sur l'utilisation du Droit en CDI par Gérard Hernandez.

- Un chapitre intitulé "Petit dictionnaire pédagogique " présentant des textes susceptibles d'illustrer des notions ou concepts en matière éducative.

- Un document publié en 1989 : "Quelle formation pour quels enseignants?" .

- Un texte d'Olivier Blond-Rzewuski, professeur des écoles, philosophe, qui analyse l'état du système scolaire et du débat éducatif et propose de continuer à travailler au niveau de chaque école et établissement : "Education nationale : le bateau coule! Jetez les chaloupes à la mer".

- Une analyse de Pierre Frackowiak : De la classe à l'école : pour préparer une nouvelle loi d'oriention sur l'école, il est indispensable de redéfinir le projet d'école, suivi d'un outil de travail : "Pour une éthique du projet d'école", dans le "Forum".

- "Eduquer, la loi fondatrice", une conférence-outil de travail de 30 minutes réalisée pour les personnels administratifs et de service des établissements scolaires, mais utilisable avec des élèves, étudiants, enseignants (à écouter dans le chapitre "Réalisations audio-visuelles").

- un outil de formation : "Grille d'analyse d'une séquence d'apprentissage" (dans le chapitre "Outils de formation").

- Un projet porté par le groupe ATD-Quart Monde de Bretagne et présenté par Bruno Masurel : "Vivre la citoyenneté au collège" (dans le chapitre "Echanges de pratiques").

- Un texte de Marie-Laure Gérin : Comment agissent les discriminations à l'école... et comment agir contre les discriminations à l'école. Analyse, témoignage et propositions d'une enseignante du premier degré face à la "violence scolaire" : sortir de l'affrontement et faire en sorte que chacun puisse "parler en son nom" (dans le "Forum").

- Dans le chapitre "Articles et conférences", plusieurs nouveaux articles dont : Le statut de la pédagogie dans la réflexion éducative contemporaine, ou "La pédagogie peut-elle encore espérer transformer l'école?"

- Dans le chapitre "Cours de pédagogie": Texte complet de la leçon n°1: "Sciences de l'éducation et pédagogie, ou comment le militant pédagogique peut-il être déniaisé tout en restant militant."

- Dans le chapitre "Textes polémiques et débats théoriques et politiques", une fiction intitulée "Dialogue imaginaire sur le "prêt-à-penser" pédagogique en formation des maîtres".

- Dans le chapitre "Outils de formation", un texte et des propositions pour travailler la question : "Comprendre ou juger? Les impasses d'une alternative... les promesses de la pédagogie".

- Dans le chapitre "Ouvrages, articles et documents recommandés", des essais et des romans qui interrogent l'éducation.

- N'oubliez pas, par ailleurs, de consulter les textes mis régulièrement sur le forum.

 

 

Le 25 décembre 2009

Pourquoi je m’engage en politique avec Europe Écologie

Je me dois d'expliquer à ceux et celles qui fréquentent ce site les raisons de mon engagement politique récent. D'autant plus que cet engagement va m'absorber considérablement pendant les prochaines semaines et que ce site risque d'être mis à jour moins fréquemment. Merci de votre compréhension.

Cliquez ici pour obtenir le texte en PDF


« L’histoire fait quelquefois des cadeaux, mais jamais de sentiment. (…)
Et pourtant, je ne puis me retirer de l’idée que se préparent en sourdine des rendez-vous fabuleux avec de nouvelles vagues de générosité et d’inventivité collectives, avec une volonté inédite des opprimés à sortir d’eux-mêmes, pour endiguer les politiques mortifères des pouvoirs en place et pour réorienter les finalités de l’activité économique et sociale dans des voies plus humaines, moins absurdes. (…)
Alors donc : je confirme et je signe.
Je refuse d’infléchir mes positions antérieures pour les adapter au goût du jour. (…)
Qu’est-ce qui a conduit la gauche à laisser perdre une telle chance, peut-être unique dans l’histoire des cinquante dernières années, de réformer en profondeur une société capitaliste développée, pour y renouveler les formes d’expression démocratique, pour y expérimenter à grande échelle des pratiques sociales émancipatrices, pour y accroître largement les espaces de liberté ? Qu’est-ce qui les a retenus de solliciter, de toutes les couches vivantes qui la composent, une réflexion collective sur les modalités de production, sur les changements à apporter à la vie urbaine, à la communication, à notre rapport au monde et à la nature ? »

Félix Guattari, 1985
(Les Années d’hiver, réédition, Paris,
Les prairies ordinaires, 2009).

Voilà qui est fait ! J’ai franchi le pas et décidé de me présenter aux élections régionales de mars 2010 en Rhône-Alpes, comme tête de liste pour Europe Écologie.

Cette décision s’inscrit, bien sûr, dans un contexte politique particulier : après avoir vécu plusieurs « alternances », je fais partie des Français qui ont été enthousiasmés par la poussée d’Europe Écologie aux élections européennes.

A gauche, évidemment !
D’aucune manière, pourtant, je n’ai jamais pensé que « la gauche et la droite, c’était la même chose ! » Je n’ai jamais cru, non plus, qu’il fallait nous mettre en quête d’une hypothétique voie médiane. « Ni droite, ni gauche » n’a jamais été mon credo ! Je sais, en effet, le poids de l’histoire et je reste fidèle aux valeurs qui, depuis mes premiers engagements, m’ont fait toujours militer et voter « à gauche ». J’assume l’héritage du mouvement ouvrier et je sais que c’est lui qui a porté et fait avancer les valeurs de justice et de solidarité. Je ne renie rien de la filiation qui, de Jaurès à Blum et à Mendès-France, a pris « le parti de l’humain » contre toutes les formes d’oppression et d’aliénation.

J’ai pris ma part, depuis trente ans, dans le travail qu’a fait la gauche française pour tenter de construire des institutions plus démocratiques et plus justes, en particulier - mais pas seulement – dans le service public d’éducation. J’ai apporté loyalement mon soutien aux hommes et aux femmes qui incarnaient pour moi, à un moment donné, l’espérance d’un monde meilleur. J’ai combattu fermement tout ce qui me semblait atteindre gravement à « l’humaine condition » : la réduction de la personne et de son travail à une marchandise ou à un chiffre, l’idéologie du maillon faible et toutes les formes de ségrégation et d’exclusion, l’exaltation de la concurrence et la totémisation de la loi de la jungle, la crétinisation médiatique et la démagogie populiste, les tentations de contrôle et de maîtrise des comportements humains à travers toutes les camisoles possibles.

Chaque fois et tout au long de mes combats, j’ai tenté de prendre le parti du « bien commun » contre la déferlante des intérêts particuliers. Un temps, j’ai cru que le « bien commun » devait s’imposer à tous, naturellement, comme une évidence partagée. Mais j’ai perçu très vite que nul ne pouvait aujourd’hui s’en prétendre détenteur. Car le principal défi de notre temps consiste justement à articuler la démocratie et la construction de ce « bien commun »… En effet, tant que le « bien commun » était défini, sans discussion possible, par les monarques, les clercs ou les commissaires politiques, nos sociétés pouvaient se donner une cohérence à bon compte : les individus, dès qu’ils s’exprimaient en tant que tels et sortaient du rang, étaient des hérétiques, des dissidents ou des contestataires. Leur parole était combattue et éradiquée d’une manière ou d’une autre. Mais, avec la modernité, l’individu a émergé, porteur d’une revendication majeure : décider lui-même de son histoire personnelle, faire ses propres choix, récuser toute forme d’emprise sur lui. Comme le dit Marcel Gauchet, nous sommes devenus « métaphysiquement démocrates » et nous refusons légitimement qu’on nous impose une conception théocratique de notre bien propre comme du « bien commun ».

Dès lors, un danger menace : l’éclatement de tout collectif sous la force des individualités « libérées ». Danger qui nourrit toutes les formes de reprise en main autoritaristes comme toutes les formes de repliement sur les intégrismes religieux. Danger d’un individualisme triomphant associé à une contention psychique et physique, judiciaire et policière, scolaire et médicale, économique et sociale, médiatique et religieuse… Contre un tel danger – dont l’actualité quotidienne démontre à quel point il est à nos portes – il ne nous reste qu’une hypothèse : réarticuler le « bien commun » et la démocratie. Se donner les moyens de définir ensemble le « bien commun ».

C’est dans cette entreprise que réside, j’en suis certain, l’avenir de la gauche dans ce qu’elle a de meilleur, quand elle associe une foi inébranlable dans les hommes et les femmes et un refus entêté que les rapports de force régissent les agencements collectifs… de la famille à l’État et à la planète, de l’école à l’entreprise et à toutes les collectivités territoriales. La question proprement politique du vingt-et-unième siècle est là : « comment construire ensemble du bien commun ? ». Défi démocratique. Défi écologique.

Écologie et démocratie
Il faut bien, en effet, reconnaître que c’est la pensée écologiste qui a mis à l’ordre du jour l’urgence d’un bien commun construit démocratiquement. Certes, l’écologie n’a pas été exempte de tentations « néo-facistes », comme le souligne un des penseurs les plus importants de l’écologie politique, André Gorz. La découverte effrayée de la finitude du monde et de ses richesses naturelles, la peur d’une catastrophe planétaire ont, parfois, amené certains écologistes à se considérer comme les sauveurs du monde, nouveaux clercs incontestables et incontestés, habilités à décider de tout et pour tous. Mais, fort heureusement, l’écologie politique s’est, d’emblée définie, comme une mobilisation de l’intelligence collective autour, et non pas sous la coupe, des experts que furent Josué de Castro, Ivan Illich ou René Dumont… Et ce n’est pas un hasard. En investissant la question du « bien commun », elle s’est nourrie de tout un courant de pensée, très vivace malgré le rouleau compresseur étatique : le courant issu de l’anarcho-syndicalisme, des utopies libertaires, du mouvement coopératif et autogestionnaire. Une fois dégagé de ses oripeaux désuets, ce courant de pensée est, en effet, très fécond. Il permet, par exemple, de repenser la notion de « bien commun » en l’adossant à la notion de « citoyen » plutôt qu’à celle d’ « usager » : les usagers exigent de voir leurs intérêts individuels satisfaits, les citoyens s’assemblent pour délibérer de l’intérêt collectif et, au-delà, du « bien commun » de tous les « citoyens du monde ». Et c'est ainsi que nous pouvons repenser, à la fois, la notion de « service public » et celle de « gouvernance ».


J’ai toujours considéré que la question des services publics – et non des services aux publics – était la grande question théorique et pratique de la gauche depuis l’effondrement du « socialisme d’État ». Comment, en effet, garantir la qualité des services publics dès lors qu’on a abandonné – heureusement ! - le paradigme du centralisme bureaucratique qui fait du contrôle de conformité exercé par le pouvoir central la seule règle de fonctionnement ? On sait comment la droite résout le problème : avec les vieilles recettes du libéralisme du 18ème siècle habillées des oripeaux de la modernité ! On nomme simplement modernisation la privatisation ! Et l’on fait de la concurrence la garantie de la qualité : externalisation, économie de marché, développement de la rivalité systématique entre les personnes et les groupes, pression permanente de l’évaluation quantitative, pilotage par les résultats, introduction de capitaux privés et de la logique du profit financier, etc. Puisque la concurrence fonctionne, dit-on, pour garantir la qualité des produits de consommation, pourquoi ne pas la faire jouer pour l’éducation, la santé, la communication, la culture, etc. ? Conséquence : ces dimensions constitutives de l’humain sont réduites à des marchandises et les sujets transformés en consommateurs qui recherchent en permanence le meilleur rapport qualité / prix pour servir leurs seuls intérêts individuels. On dénie le citoyen dans la personne. On anesthésie toute velléité de regarder au-dessus de l’horizon immédiat et à très court terme. On lobotomise le sujet en le réduisant à sa « pulsion d’achat »… La gauche traditionnelle fait – parfois – cette analyse. Mais le problème, c’est qu’elle n’a pas grand-chose d’autre à proposer qu’un retour au centralisme étatique bureaucratique. Ainsi assiste-t-on à une oscillation – une alternance plus ou moins décalée des alternances politiques - entre plus de marché et plus d’État… quand il faudrait inventer une véritable alternative. Or, c’est la voie, précisément, qu’explore l’écologie politique : elle travaille à imaginer de nouvelles formes d’organisation des services publics où les citoyens soient associés en proximité à la définition des orientations, au repérage des dysfonctionnements, à la recherche des solutions. C’est une de ses priorités absolues… Il ne s’agit pas, pour elle, de superposer au fonctionnement administratif archaïque un vernis de « démocratie participative », mais de faire de la gestion citoyenne le principe même des services publics.


Et cela a, bien sûr, des conséquences fondamentales sur la « gouvernance » politique à tous les échelons. Si l’on veut une gestion citoyenne, il faut des cadres institutionnels où elle puisse s’effectuer, avec un vrai pouvoir, mais aussi avec des informations complètes et accessibles sur les enjeux, les scénarios envisageables, les effets des décisions à court, moyen et long terme. Il faut dégager la décision publique de la gangue de l’inéluctable, imposée par des experts ou des officines de « conseil » qui tentent toujours de faire passer leur solution comme la seule possible. Il faut montrer qu’il y a de vrais choix et que chacun a son mot à dire sur ces choix dès lors qu’il a accès à une information suffisante et peut confronter son point de vue avec ceux des autres dans des instances démocratiques. C’est bien d’un changement radical de nos habitudes politiques qu’il s’agit. Et de rien de moins que d’inventer la démocratie pour notre temps !

Or, qui peut imaginer que les partis politiques de la gauche traditionnelle soient à même de porter cette invention ? Ils sont enkystés dans des fonctionnements anciens, pilotés par des logiques de carrière, enfermés dans une conception de la politique tour à tour populiste ou élitiste, jamais vraiment citoyenne. Dirigés par des hommes ou des femmes qui ont fait de la politique leur métier, ils sont condamnés à gérer les élections successives comme un fonds de commerce. Bien sûr, il y a là des personnes honnêtes et sincères, mais prisonnières d’un appareil à reproduire le clivage mortifère pour la démocratie entre « professionnels de la politique » et « citoyens ».

Mais, à l’extrême gauche, dira-t-on, il existe des groupes de militants, et même des partis, qui sont à même de renouveler notre vision des choses. Sans aucun doute et, là aussi, la générosité est à l’œuvre. Mais le temps n’est plus, aujourd’hui, aux contestations marginales qui refusent de se compromettre avec la gestion des réalités politiques. Nous savons la force du discours critique et la nécessité de l’entendre, même, et surtout, s’il est minoritaire. Mais nous voyons aussi l’urgence de la situation : urgence écologique, urgence sociale, urgence démocratique. Nous avons appris que la nécessaire radicalité dans les postures ne pouvait, sous peine de renfermement mortifère, s’épuiser dans des affrontements sans fin : les parties de bras de fer tournent toujours au meurtre symbolique et dégénèrent en violences inutiles. En revanche, face à l’urgence, on doit tenter de construire des solutions qui permettent de « sortir par le haut ». Entre la stratégie de rupture permanente et les compromissions inacceptables, il faut ouvrir une ligne de passage. Ce sera difficile. Mais, justement, avec « le bien commun » comme boussole, on peut – donc, on doit – tenter l’aventure. C’est le projet de l’écologie politique.

Écologie et pédagogie
L’urgence écologique est, en effet, aujourd’hui, tellement forte qu’elle impose de rebattre les cartes. Elle nous contraint à nous dégager des querelles de chapelles et à reposer les problèmes autrement… Quel est l’avenir de notre premier « bien commun », la planète ? Comment, non seulement en assurer la pérennité, mais aussi la rendre habitable pour nous, nos enfants, nos petits-enfants et les générations futures ?

J’ai écrit, en 2004, un ouvrage intitulé Le monde n’est pas un jouet. J’y développais cette idée, finalement assez banale, selon laquelle l’éducation doit permettre à chaque enfant de découvrir l’irréversibilité du temps : on peut refaire un château de cubes qu’on a détruit dans un moment de colère, mais on ne peut effacer miraculeusement des blessures qu’on a infligé à autrui ou au monde. Ce qui est fait est fait et nul ne dispose du pouvoir magique qui permettrait que cela n’ait pas eu lieu. D’où notre « principe responsabilité » à l’égard des autres – c’est la question de l’éthique – et à l’égard du monde - c’est la question de l’écologie… qui n’est rien d’autre qu’une éthique planétaire. D’où, aussi, le nécessaire apprentissage du sursis : sursis au passage à l’acte et sursis à la frénésie consommatoire, sursis à la violence des mots et des gestes, sursis aux emportements des groupes fusionnels et aux tentations de s’assujettir à l’emprise des tribus et des clans. Sursis à l’immédiateté : l’immédiateté du « tout-tout de suite », l’immédiateté d’une relation sans médiation, une relation de dévoration et d’anéantissement réciproque… Je plaidais, à ce moment-là, pour une pédagogie du « monde-projet » et contre la marchandisation du « monde-objet ». Pour l’apprentissage collectif d’un autre type de présence au monde, responsable et solidaire. Une exigence plus que jamais d’actualité.

Trois ans plus tard, en 2007, dans Pédagogie : le devoir de résister, j’insistais sur l’importance de résister au caprice mondialisé imposé par le « capitalisme pulsionnel ». Inflation publicitaire, emprise des marques, surenchère des effets pour « scotcher » l’enfant aux écrans, débauche de divertissements en tous genres pour le séduire et anesthésier sa conscience critique : autant de caractéristiques d’une modernité qui réduit l’enfant à un « cœur de cible ». Je montrais que, justement, la tradition pédagogique nous fournissait un ensemble de réflexions et de propositions pour aider l’enfant à se construire comme sujet. Réflexions et propositions qui sont plus que jamais nécessaires. Grâce à elles, nous pouvons aider l’enfant à vivre dans le monde sans occuper le centre du monde, à s’engager avec d’autres dans des projets constructifs, à se décentrer pour entendre le point de vue d’autrui, à accéder au symbolique et à s’inscrire dans une culture qui lui permette de relier ce qu’il a de plus intime avec ce qui est le plus universel. Ainsi, la pédagogie nous permet-elle de penser une éducation pour le futur. Le futur de chaque enfant et le futur de l’humanité… Et c’est cette thématique que j’ai reprise, d’entrée de jeu, dans mon dernier ouvrage paru en août 2009, Lettre aux grandes personnes sur les enfants d’aujourd’hui : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? Quels enfants allons-nous laisser au monde ? »…

« Nous avons fait payer nos progrès à la planète au prix fort. Nous l’avons, en effet, tellement malmenée qu’elle en est devenue exsangue. Nous pensions le monde infini comme nous nous croyions éternels. Nous l’avons pillé pour satisfaire nos caprices. Nous avons compromis notre avenir en dilapidant le présent. Notre génération, installée dans la croissance aveugle et la toute-puissance technologique, n’a prêté qu’une oreille distraite aux empêcheurs de consommer en rond. Nous n’avons consenti à trier nos déchets que pour pouvoir continuer à vaquer à nos occupations quotidiennes et poursuivre tranquillement le pillage de la planète. « Toujours en avance sur nos excréments », comme disait René Char, nous ne léguons plus, désormais, à l’humanité future que nos poubelles. (…)
Pourtant, nous avons, tout près de nous, de quoi nous aider à sortir durablement de notre activisme satisfait : nos enfants et petits-enfants. Ils incarnent l’avenir et devraient nous réveiller !...Mais, trop souvent, et avec les meilleures intentions, nous les invitons plutôt à nous rejoindre dans notre frénésie consommatrice. Leur arrivée a été un immense bonheur et nous avons à cœur de leur rendre la joie qu’ils nous ont procurée. Alors, parce que nous les avons accueillis comme des cadeaux, nous les couvrons de présents. Pour leur adoucir le monde, nous les confinons douillettement dans un univers de satisfactions réciproques : « Tu me combles… Je te comble… Qu’est-ce que nous sommes bien ensemble ! » Nous nous enfermons avec eux dans le présent. Jusqu’à en oublier qu’ils vivront plus longtemps que nous et que leur existence même doit nous rappeler ce que le philosophe Hans Jonas nommait « notre impérieuse responsabilité à l’égard du futur ». (…)
Soumis en permanence aux préconisations technocratiques, nous n’éduquons plus, nous nous épuisons dans un gardiennage acceptable, un œil sur les règlements et l’autre sur notre montre… Pourtant, le défi que nous avons à relever aujourd’hui n’est pas mince. Il ne s’agit pas seulement de mettre au monde des petits d’hommes et de les abandonner ensuite aux marchands qui guettent leur proie, aux gourous en quête de dévots ou aux jeunes loups prêts à les enrôler dans une farouche lutte des places. Il s’agit de former des hommes debout. Des êtres capables d’assumer notre histoire et de penser par eux-mêmes. De s’émanciper de toute forme d’emprise, de s’associer pour construire ensemble du « bien commun », d’inventer des projets neufs capables de mobiliser les hommes et de promouvoir un peu plus d’humanité dans ce monde. Des êtres qui puissent résister au déchaînement des pulsions qui nous menace et y opposer une détermination sereine pour construire une paix qui ne soit pas celle des cimetières. Des êtres qui ne se bercent pas d’illusions, mais puissent concrètement, au quotidien, élaborer les conditions de la survie de notre planète et travailler pour un monde à hauteur d’homme. Modestement – car nous savons maintenant à quel point les messianismes sont dangereux – mais obstinément – car il est temps de mettre un terme à notre désastreuse hésitation. »

Une continuité et des prolongements
Écrit quelques mois avant que j’imagine entrer en politique et solliciter pour la première fois de ma vie, à soixante ans, un mandat électoral, ce texte montre bien, si c’était nécessaire, la continuité de ma réflexion pédagogique et de mon engagement actuel. Me présenter à des élections régionales pour l’écologie politique va, en effet, me permettre de développer des projets qui me sont chers : la mise en œuvre d’une véritable formation tout au long de la vie, afin que jamais, pour personne, rien ne soit définitivement joué, et de manière que chacune et chacun puisse se voir reconnu pour ce qu’il sait faire et se former pour ce qu’il veut faire… l’incitation systématique aux alternatives à l’économie de marché et à la frénésie consommatoire… le soutien aux initiatives qui incarnent, à tous les échelons, la solidarité en actes… l’encouragement à une création artistique exigeante et populaire à la fois… le développement d’une politique citoyenne capable d’impliquer chacune et chacun dans les décisions qui le concernent… Mais je vais aussi apprendre à décliner l’écologie politique dans des domaines qui m’étaient moins familiers : celui des déplacements et des transports, celui de l’agriculture et du tourisme, celui de l’habitat et de l’alimentation. Je vais devoir travailler sur l’impérative reconversion écologique de l’économie, sans laquelle une région verra ses richesses s’épuiser, son patrimoine disparaître et ses hommes et femmes perdre leur santé et leur emploi… Dans tous ces domaines, c’est la même exigence qu’il faut mettre en œuvre : l’inventivité. Il faudra inventer des emplois solidaires et durables. Trouver des redéploiements financiers capables de créer de nouvelles dynamiques. Réfléchir à de nouveaux modes de vie. Repenser le quotidien. Et ne jamais oublier que chaque décision, prise ici, a des conséquences sur l’ensemble du monde puisque la solidarité, avant d’être une valeur est un fait.

Il me faudra apprendre : rien de très nouveau pour un chercheur. Être modeste : la vertu pédagogique par excellence. Et ambitieux : pour sortir la vie politique régionale de la routine gestionnaire et lui donner une dimension visionnaire. Nous le serons en équipe, avec ce formidable outil que constitue Europe Écologie : l’association d’un parti (les Verts) et de citoyens engagés dans la vie associative, au cœur de réseaux militants dans des domaines aussi variés que l’environnement, l’éducation populaire, la santé, l’éducation, les droits de l’homme, le syndicalisme, la solidarité internationale, l’économie sociale, etc.

Nous ferons campagne et nous prendrons des coups. On raillera notre utopie. Nous montrerons que nous avons des propositions concrètes qui peuvent, très vite, changer les choses… d’autant plus vite que beaucoup d’entre elles ont déjà fait leurs preuves, sans soutiens ni moyens. On nous accusera de ne pas tout savoir. Nous expliquerons que nous travaillons, que nous écoutons pour comprendre et que nous avons besoin de toutes et de tous pour avancer. On nous soupçonnera de ne pas être prêts à gouverner. Nous répondrons qu’il faut toujours se méfier de ceux qui prétendent l’être et que nous demandons à être jugés sur notre programme et ce que nous avons déjà réalisé les uns et les autres. On dénoncera le caractère diviseur de notre démarche. Nous dirons, sans relâche, que nous cherchons, au contraire, à réconcilier avec la politique les 53% d’électeurs qui, au jour d’aujourd’hui, pensent s’abstenir. Car c’est bien là un des enjeux essentiels : pourquoi cette désaffection ? Pourquoi ce désintérêt pour la chose publique ? Nous faisons le pari qu’Europe Écologie peut réconcilier de nombreux Français avec la politique. Qui dira que ce n’est pas un bel enjeu ? Un enjeu d’avenir. Pour chacun et pour tous. Pour les humains que nous sommes et la planète que nous habitons.

Pour compléter votre information :

- Qu'est-ce que l'écologie politique ?, par Philippe Meirieu

- Profession de foi de Philippe Meirieu au moment de sa candidature comme tête de liste en Rhône-Alpes pour Europe Ecologie

- Pour mieux connaître Philippe Meirieu et ses engagements dans le cadre d'Europe Ecologie Rhône-Alpes (une version un peu particulière du "questionnaire de Proust")

- Entretien paru dans POLITIS : Réadosser la politique à la société

- Réponse de Marc Héber-Suffrin à l'article de Paul Ariès dans LA DECROISSSANCE de décembre 2009, page 9 : Paul Ariès, Meirieu contre l'école

- Le site d'Europe Ecologie Rhône-Alpes pour les élections régionales de mars 2010


Vendredi 11 décembre : Lycées : changez le logiciel !, par Marie-Christine Blandin, Cécile Duflot et Philippe Meirieu, article paru dans lemonde.fr


Samedi 10 octobre : intervention de Philippe Meirieu dans l'émission de Paul Amar "Revu et corrigé", sur France 5... à visionner en cliquant ici


Le 3 octobre 2009 : à propos du projet de "cagnotte" affectée à une classe pour lutter contre l'absentéïsme...

Le point de vue de Philippe Meirieu dans LE MONDE des 4 et 5 octobre

L’absentéisme est un vrai problème dans les lycées professionnels, notamment du fait que certains élèves sont obligés de travailler, et je suis convaincu qu’il faut revoir profondément le système des bourses. Mais cette idée de « cagnotte » ne se situe pas dans ce registre. Je suis viscéralement horrifié par cette initiative. La difficulté d’éduquer déclenche chez certains adultes une forme de panique, amenant à envisager les options les plus abracadabrantes. A mes yeux, c’est aussi une des conséquences de l’obstination des adversaires de la pédagogie. A force de ne pas vouloir traiter sérieusement la question de la motivation des élèves, on en vient à ce type d’aberrations. On nous dit que c’est pour financer des projets dans les classes concernées, mais ces projets sont bel et bien subordonnés à une sorte de rémunération de la présence. Je trouve cela scandaleux. C’est galvauder à la fois la notion de présence et celle de projet. En phase avec un contexte général de marchandisation, c’est un renversement complet du sens même de l’école, lequel ne serait plus donné que par une rétribution. C’est une atteinte à ce qui fonde anthropologiquement l’échange éducatif. Car cet échange doit donner à la personne le goût d’aller au-delà, de se projeter dans l’avenir. Ce qui fait grandir l’élève, c’est la gratification symbolique, pas matérielle. C’est la fierté d’avoir réussi, d’avoir relevé un défi, franchi une étape. Le registre matériel clôt l’échange alors que le symbolique l’ouvre.

Sur Deblog-notes, une analyse des réactions de Philippe Meirieu et de Jean-Paul Brighelli dans LE MONDE

La réaction de Philippe Meirieu dans Le Parisien

Un texte de Bertrand Gaufryau dans LE FORUM : La présence à l’école : un chèque et puis quoi ?

Un poème de Jean-Paul Lièvre : La cagnotte ou le Lycée HBC. (Hirsh, Blanquer, Chatel)


Libération du 16 septembre 2009 - Rebonds

École : lettre d’un bouc émissaire à ses accusateurs publics

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À chaque rentrée scolaire, l’école se met à l’heure des lieux communs : inflation de clichés, bataille de slogans, ressassement d’injures éculées. Cette cacophonie bégayante est le signe du rapport compliqué que nous entretenons avec la question de l’éducation. Entre l’avenir de notre propre progéniture et celui de la nation, la modernité nous met en demeure de choisir : choisir l’école de nos enfants, au risque d’accroître la ghettoïsation ; choisir parmi la multitude des prothèses scolaires, au risque de vider la classe de son contenu ; choisir entre « donner raison au maître » et « donner raison à ses enfants », au risque de perdre toute cohérence éducative… Tel est le prix à payer pour l’effondrement des systèmes théocratiques qui inscrivaient nos décisions privées dans un projet collectif. Tel est le prix à payer pour notre incapacité à créer un vrai service public, associant les citoyens et les professionnels dans une recherche collective exigeante.

Pris entre des exigences contradictoires, certains cultivent alors la rhétorique du bouc émissaire : il y a deux semaines, à la une du Figaro, on désignait les « pédagogues » à la vindicte publique et me voilà coupable de l’effondrement du niveau, de l’absurdité des programmes, de la déliquescence de nos institutions, de la violence scolaire, etc. Tour à tour anarchiste, khmer rouge ou néolibéral, je serais le fossoyeur de « l’École de la République ».

Or, bien que militant depuis toujours de « l’Éducation nouvelle », j’ai passé mon temps à en débusquer les ambiguïtés. J’ai montré qu’elle est traversée de contradictions qu’il faut absolument repérer. J’ai souligné que bien des expériences censées favoriser la liberté des enfants n’ont fonctionné – comme à Summerhill – qu’au prix de l’emprise d’un personnage charismatique dont l’autorité était, en réalité, bien plus forte que celle dont il prétendait émanciper ses élèves. J’ai expliqué que, si des pédagogues, comme Célestin Freinet, ont délibérément milité pour une « école du peuple », d’autres, comme Adolphe Ferrière, voyaient dans l’autonomie concédée précocement aux écoliers une manière de faire émerger plus vite les futures élites.

En travaillant sur ces lignes de clivage, j’ai montré qu’il ne suffit pas de mettre un élève « en activité » pour qu’il apprenne quelque chose. Il faut distinguer ce qu’on lui fait faire (la tâche, nécessaire et visible, mais, en réalité, fugace) et ce qu’il doit apprendre (l’objectif, largement invisible, mais qui représente un vrai progrès intellectuel durable). J’ai expliqué que toute situation d’apprentissage doit articuler la recherche, la formalisation et l’application. Enfin, j’ai toujours dit que, si l’utilisation d’objets sociaux ou de préoccupations spontanées des élèves restait possible, il était important d’amener les élèves vers les œuvres littéraires et les modèles scientifiques qui leur permettent d’accéder à la véritable culture, celle qui relie ce que chacun a de plus intime avec ce qui est le plus universel.

De plus, face aux conceptions de « l’enfant computer » qui enrôlent aujourd’hui les neurosciences pour réduire l’enseignement à des batteries de tests, devant les obsessions technicistes d’un système qui s’obstine à « piloter par des résultats » purement quantitatifs, j’ai souligné qu’aucun savoir n’est réductible à une somme de compétences et qu’il faut se garder de transposer le modèle pharmaceutico-médical dans l’enseignement : ce serait le réduire à l’administration individuelle de remédiations à partir d’un diagnostic improbable, sans travailler sur la dynamique culturelle qui permet à un sujet d’investir du désir dans du savoir.

En réalité, j’ai toujours plaidé pour une pédagogie de la transmission… dès lors qu’on ne la confond pas avec l’inculcation. Pour une pédagogie de l’autorité… dès lors qu’il ne s’agit pas d’imposer les caprices de l’adulte pour « avoir la paix ». Pour une pédagogie du travail… dès lors qu’on aide à en découvrir progressivement la signification. Pour une pédagogie de la rigueur et de l’exigence… dès lors que cela s’inscrit dans le quotidien des pratiques et que, par exemple, on ne se contente pas de mettre une mauvaise note à un mauvais devoir sans chercher à faire progresser son auteur. Tout cela au nom du principe de l’éducabilité de tous – sans lequel l’éducation bascule dans le darwinisme social – et du principe de la liberté de chacun – sans lequel elle bascule dans le dressage. Il s’agit bien de créer obstinément les conditions les plus favorables pour que chaque élève engage sa liberté d’apprendre.

Comment imaginer, alors, que j’ai pu prôner des pratiques fondées sur le bricolage infantile ou inspiré des programmes au rabais ? Qui peut prétendre que j’ai contribué à la disparition de la chronologie en histoire, alors que j’ai toujours plaidé pour une approche historique de chaque discipline ? Qui peut affirmer que j’ai évacué les grands textes, alors que je me suis toujours battu pour les introduire, y compris dans l’enseignement professionnel ? Qui peut voir en moi un « assassin de l’écrit », alors que j’ai toujours expliqué que les contraintes de la langue étaient des ressources pour la pensée ? En désignant ainsi un bouc émissaire, on évacue la complexité des situations. Quand il faudrait, au contraire, une réflexion éducative globale, portant aussi bien sur l’organisation des établissements, les programmes, le métier d’enseignant, l’aide à la parentalité, la critique des médias, le renforcement du tissu associatif, sportif et culturel, etc.

Alain Finkielkraut, l’un de ceux qui a instruit, avec le plus de talent, le procès des « pédagogues », aime citer Milan Kundera. Mais c’est le même Kundera qui écrit : « Les nuages orangés du couchant éclairent toutes choses du charme de la nostalgie : même la guillotine ». Et, effectivement, l’effondrement des théologies morales, sociales et politiques peut laisser penser que « les bonnes vieilles méthodes », assorties de dispositifs de contention, de répression et d’exclusion, constituent la seule solution. Il existe pourtant une alternative : penser une éducation pour la démocratie. Apprendre à nos enfants à surseoir à leurs pulsions, à entrer dans le symbolique, à parler juste pour penser juste et à habiter ce monde au lieu de fuir dans les addictions et la virtualité. C’est d’éducation à la responsabilité qu’il s’agit. Voilà qui nécessite les efforts de tous et mérite mieux que des caricatures.

Diaporama élaboré par Philippe Bonnard et présentant les grandes lignes de ce texte


Rentrée 2009 :
qui est grippé ?

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Que faut-il attendre de la rentrée 2009 ? Rien, sans doute, en matière d’avancées vers des institutions plus démocratiques et des pratiques pédagogiques plus démocratisantes.

L’école primaire reste tributaire des programmes de 2008, étriqués et enfermés dans une conception très réductrice, technocratique et mécanique des « fondamentaux ». Elle se débat avec la mise en place d’une « aide individualisée » qui compromet l’équilibre déjà fragile de la semaine scolaire, vide de sa substance l’idée même de « pédagogie différenciée » au sein de la classe et n’apporte qu’une réponse médiocre et partielle aux difficultés de certains élèves… Le collège, grand oublié des « réformes Darcos », risque de subir de plein fouet l’effet des restrictions de postes et de continuer à s’abîmer dans les crises qui le frappent de plein fouet : crise d’une institution qui peine à inventer des rituels structurants, crise d’un encadrement qui n’a pas les moyens de mettre en œuvre un véritable travail d’équipe, crise de savoirs programmatiques incapables de mobiliser véritablement et durablement les élèves, crise d’une orientation qui apparaît jouée de plus en plus tôt et de manière irrémédiable… Le lycée, lui, va se trouver, une nouvelle fois, pris entre quelques velléités réformatrices – infiniment réduites et particulièrement ectoplasmiques – et la coalition des conservatismes de droite et de gauche. Quand comprendra-t-on que ce n’est pas en cherchant des compromis mous qu’on mobilisera le pays sur son école ? Quand tentera-t-on de construire des alternatives qui permettent de sortir « par le haut » des impasses dans lesquelles nous sommes ? Quand renoncera-t-on à déduire du fait qu’une réforme n’a pas été acceptée que toute réforme ambitieuse est impossible ? Quand prendra-t-on, enfin, le taureau par les cornes en travaillant sur la structure des établissements, la conception des programmes et la définition du service enseignant ?

En réalité, cette année scolaire risque bien d’être marquée par un immobilisme apparent derrière lequel la dérive technocratico-libérale de notre école va se développer tranquillement : pilotage par des « résultats » mesurés sans jamais tenir compte de la mission éducative de l’école, impérialisme d’une évaluation chiffrée permettant l’accroissement de la concurrence entre les personnes, les établissements et les réseaux, déni de la pédagogie entendue comme travail sur des savoirs émancipateurs dans l’acte même de leur transmission… Disons le clairement : l’École n’est plus à l’ordre du jour. Ce qui nous arrive fait exploser « l’institution scolaire » en une multitude de « services » qui, sous prétexte de répondre à des demandes individuelles, encourage l’individualisme et vide le projet républicain de sa substance. Plus encore, face aux défis de la modernité, à la désintégration du continuum intergénérationnel, à l’emprise du crétinisme des écrans, au triomphe du caprice mondialisé, à l’exaltation permanente du pulsionnel, c’est la possibilité même d’une démocratie vivante capable de définir collectivement du « bien commun » qui est compromise. L’École perd ainsi, simultanément, les deux idéaux qui en fondent la légitimité : celui de « creuset républicain » et celui de « formation à l’autonomie », deux idéaux dont tout notre travail, aujourd’hui, est, précisément de parvenir à les articuler dans les faits, au quotidien, dans « le moindre geste ».

Alors, cette rentrée va, sans doute, être marquée par les débats autour de la grippe H1N1 et les mesures que le gouvernement – empêtré dans l’idéologie du « zéro risque » – va devoir prendre. La situation est paradoxale : d’une part, il y a un réel déficit d’explications scientifiques sur les risques de la pandémie ; d’autre part, on assiste à une agitation médiatique sur les différents « plans d’action » qui sont censés garantir le sérieux de ceux qui nous gouvernent. Certes, il est bien possible que ces explications scientifiques ne soient pas encore stabilisées, mais on est frappé par le silence ou les contradictions qui entourent la nature de la « maladie » alors qu’au contraire on exhibe avec une belle autosatisfaction des décisions radicales inquiétantes.

À défaut de pouvoir juger vraiment des risques, on est, alors, en droit de s’inquiéter : il est possible, en effet, qu’on assiste à la répétition générale d’une grande « révolution sociétale » qui, au nom de la sécurité absolue des personnes, organise le grand enfermement des sujets. Il est possible que la panique, quoique fondée sur de graves dangers, tétanise toute réflexion citoyenne sur les modèles de société qu’on nous prépare aujourd’hui… Ce serait la pire des choses, car, ce dont nous avons besoin, justement, c’est de penser l’avenir avec des modèles renouvelés. C’est de sortir du ressassement perpétuel de nos angoisses collectives archaïques, pour nous engager réellement dans des choix politiques nouveaux. Il nous faut arrêter de gérer le court terme avec des prothèses improvisées. Il nous faut penser infiniment plus en amont et en aval à la fois : penser prévention globale, formation et responsabilisation des personnes, invention de nouvelles solidarités ; penser aussi aux scénarios possibles pour notre futur et à ce qu’ils engagent. Penser tout simplement.

Battons nous donc pour que la mobilisation nécessaire contre la grippe H1N1 ne soit pas une manière d’oblitérer l’avenir. Tout au contraire ! Battons nous pour une éducation qui rende les citoyens capables de lutter collectivement et dans la durée contre les pandémies naturelles et économiques, biologiques et marchandes, médicales et technologiques… Plus que jamais, nous avons besoin d’un surcroît d’éducation. Et plus que jamais, en éducation, il nous faut, comme le réclame Pierre Frackowiak dans le beau livre qui paraît actuellement, « du neuf et du courage ».

Aussi, pour accompagner cette rentrée, je me permets de reproduire ici la préface que Pierre Frackowiak m’a demandée et où je rappelle quelques unes de mes convictions, de mes colères et de mes espérances.

Le courage et la prudence

"Le courage n’est pas une vertu parmi d’autres. C’est la vertu sans laquelle il ne peut y en avoir aucune autre. Sans courage, la fidélité à ses idéaux se fait vite crispation sur ce qui fut important, voire révolutionnaire, mais qui est devenu un obstacle à toute invention et enkyste toute réflexion. Sans courage, la loyauté à son parti ou à son institution s’aplatît en « politique de la moindre vague », quand ce n’est pas en obéissance aveugle, plus ou moins teintée d’opportunisme carriériste. Sans courage, la lucidité affichée bascule dans le pessimisme désabusé, la critique engendre le fatalisme et les plus rationnels finissent toujours par invoquer le destin. Sans courage, l’exigence ne s’applique guère qu’aux autres et l’on s’exonère facilement de l’application des principes qu’on impose à ses adversaires. Sans courage, la solidarité se fait compassion et renonce à agir sur les causes de l’injustice, s’acharnant simplement à en faire disparaître les symptômes. Sans courage, l’inventivité s’englue dans les pansements provisoires et les revendications quantitatives. Sans courage, même les convictions les plus subversives s’enferment dans un conservatisme pieux. Sans courage, en réalité, nous n’avons aucune chance d’être à la hauteur de ceux dont nous nous revendiquons : Rousseau, Condorcet, Ferry ou Jean Zay, de loin le plus actuel et le plus courageux de tous.

L’absence de courage est donc profondément mortifère pour tous ceux et toutes celles qui militent pour un monde meilleur et une éducation à la hauteur des défis qui sont les nôtres aujourd’hui. L’absence de courage des partis de gauche sur les questions éducatives et scolaires est désespérante pour tous les citoyens. Pire, elle les précipitent dans les bras de ceux qui font passer leurs ambitions aventuristes pour du courage. Ces derniers apparaissent, en effet, comme les seuls à avoir des « idées neuves » ; ils peuvent, avec satisfaction et suffisance, stigmatiser le passéisme d’adversaires qui bégaient lamentablement. Disons le sans langue de bois : ce n’est ni l’intelligence, ni l’inventivité, ni même la cohérence des propositions de la droite en éducation qui font qu’elles accaparent le débat… c’est l’absence, en face, de propositions consistantes et hardies de la gauche !

Ainsi, la droite organise un tapage invraisemblable contre « la méthode globale » d’apprentissage de la lecture : où est la gauche ? Que fait-elle ? L’entend-on affirmer clairement que toute méthode de lecture doit être aussi un outil d’émancipation et tourner le dos aux conceptions effarantes de « l’enfant computeur » ? Non ! Tout juste bredouille-t-elle qu’elle-même avait, en son temps, exprimé des réticences contre la dite méthode ! La droite affiche sa volonté d’organiser le pilotage de l’institution scolaire « par les résultats » et – corollaire inévitable – de mettre en concurrence, les établissements et les maîtres. Que fait la gauche ? En profite-t-elle pour affirmer son attachement à un service public de qualité pour tous, pour rappeler que les résultats ne sont pas réductibles aux statistiques, aussi sophistiquées soient-elles, que le pilotage de l’école impose, à la fois, un véritable cahier des charges national et une relance des projets d’école et d’établissements ? Non ! Elle se contente de protester contre les suppressions de postes – c’est bien le moins qu’elle puisse faire ! – sans évoquer l’impératif républicain d’une redistribution de l’argent public en fonction des besoins sociaux ! La droite réduit la semaine scolaire en primaire, multiplie les prothèses extérieures à la classe pour satisfaire la demande de dispositifs individualisés, voire individuels. On attend de la gauche qu’elle reprenne le flambeau historique de la pédagogie et martèle que la réussite scolaire ne s’obtiendra pas en ajoutant sans cesse de nouvelles dérivations à la classe, mais en changeant la manière de faire la classe. Mais on attend en vain ! La droite surfe sur les inquiétudes des parents en matière de violence scolaire ; elle s’engage dans une politique sécuritariste, met en place des barrières autour de l’école et des sanctions dans l’école. La gauche pouvait, alors, rappeler fermement que c’est en restructurant l’école du dedans, en l’organisant comme espace construit pour apprendre ensemble, en travaillant en équipe, en créant des unités pédagogiques à taille humaine… qu’on fera reculer la violence scolaire. Mais, non ! La gauche, une fois de plus, n’est pas au rendez-vous !

C’est que notre système scolaire est enkysté dans des modalités de fonctionnement qui ont, jadis, constitué un progrès considérable, mais qui sont devenues un obstacle à son développement. Pour l’essentiel, ces modalités sont antérieures au grand mouvement de démocratisation de l’accès au secondaire qui a commencé avec la prolongation de la scolarité obligatoire à seize ans en 1959. C’est la classe, toujours en quête d’une improbable homogénéité, et le modèle transmissif, collectif et frontal, qui lui est associé. C’est la conception du travail scolaire dans les « disciplines nobles », selon laquelle on vient à l’école écouter le cours et l’on repart chez soi faire ses devoirs. C’est l’organisation en paliers successifs d’une année qui condamne à faire redoubler dans toutes les matières un élève qui est insuffisant dans l’une d’entre elles. C’est la notation sur 20 qui aboutit à reconstituer systématiquement la courbe de Gauss, avec un tiers de bons, un tiers de moyens et un tiers de faible. C’est l’orientation par l’échec vers l’enseignement professionnel qui condamne ce dernier à rester une voie d’exclusion. C’est l’organisation caporalisée de l’administration et le système de l’inspection individuelle qui discréditent toute injonction au travail collectif. C’est la gestion technocratique des flux d’élèves et des promotions des enseignants qui interdisent de mener à bien dans la durée de vrais projets avec des groupes à taille humaine. Ce sont des programmes conçus comme des catalogues qui bloquent toute véritable initiative pédagogique. C’est un emploi du temps en « tranche napolitaine » qui décourage toute tentative pour véritablement « différencier la pédagogie ». C’est l’anonymat au sein des établissements qui laisse se développer les tensions, quand ce n’est pas l’affrontement systématique. C’est la place ridicule donnée aux parents qui les amène à multiplier les pressions externes pour compenser l’absence de toute véritable écoute et concertation… Or, tous ces éléments ne sont jamais vraiment réinterrogés par les politiques – y compris de gauche – qui les considèrent comme des « vérités éternelles et immuables », gravées dans le marbre… et condamnent, tous partis confondus, la moindre réforme à n’être qu’un vague toilettage assorti de discussions sans fin sur les moyens.

Il est donc temps d’avoir du courage ! Et c’est au nom de sa solidarité profonde avec les valeurs de la gauche que Pierre Frackowiak appelle ici ses camarades à cesser de patauger et de bégayer, pour s’empoigner, enfin, avec les vraies questions. Il le fait en procédant à une analyse serrée des déclarations, programmes, comportements et réactions de ceux dont il partage les combats au quotidien depuis des années, avec une obstination exemplaire. Il le fait en confrontant tout cela à ce qu’il a vécu sur le terrain et avec les apports des multiples collectifs qui ont travaillé avec lui. Il le fait sans se livrer à d’inutiles imprécations ou procès d’intention. Mais il le fait fermement. Parce que la fermeté est le meilleur service à rendre à ses amis.

Pour autant, Pierre Frackowiak ne confond pas le courage et l’inconscience. Il a assez milité, depuis des années, pour connaître de près la résistance des êtres et des choses. Contrairement à l’universitaire qui s’exprime ici, il sait tempérer les ardeurs de sa rhétorique. Il sait aussi que, pour avoir la moindre chance de réussir, il faut être « prudent ».

Car le courage n’exclut pas la prudence, il l’exige. C’est vrai pour l’alpiniste ou le praticien d’un sport de combat. C’est vrai pour l’adolescent qui doit apprendre à prendre des risques sans se mettre en danger. C’est vrai pour le politique qui doit pouvoir être hardi et opérationnel à la fois… La prudence, cette phronesis dont parle Aristote, est en effet, tout simplement, le corollaire de la modestie : nous ne sommes pas tout-puissants, le monde existe avant nous, la contingence est là, quoi que nous en disions et malgré toutes nos dénégations.

Mais la contingence ne nous impose pas, pour autant, l’opportunisme ; elle ne nous contraint pas à renoncer à nos valeurs ; elle nous invite à dialoguer avec elle. Cette mise en dialectique de la contingence et des valeurs est, d’ailleurs, la meilleure définition de l’intelligence politique et, peut-être même, de l’intelligence tout court. Pas question, en effet, de perdre de vue ses principes pour pouvoir saisir le kaïros, l’occasion : tout au contraire ! Pas question, non plus, de relâcher son attention sur l’histoire et les histoires dans lesquelles nous sommes embarqués, si nous voulons avoir la moindre chance d’en être les acteurs. La prudence est « tension », comme le montre bien Bruno Latour. Etre prudent, c’est être comme l’animal aux aguets, en alerte, porté par sa volonté et, en même temps, en quête du moment et des moyens de la réaliser. Etre prudent, c’est être vigilant, en recherche, capable d’expérimenter raisonnablement et de mettre à l’épreuve ce que l’on croit et veut. Et Pierre Frackowiak est, à cet égard, infiniment prudent : personne n’est, comme lui, aux abois de ce qui se passe aujourd’hui dans notre société, chez les enseignants et les parents, chez les élèves comme au sein des collectivités territoriales. Personne n’est, comme lui, en position de vigie, à l’affût des signes qui permettent d’entendre ce qui se trame dans le corps social. Et, justement, il nous montre que ce corps social a besoin d’espérance. Il a besoin de perspectives claires et d’ambitions auxquelles s’adosser pour ne pas s’abîmer dans la dépression ou dans la répression.

Et nous voyons ainsi, grâce à lui, à quel point il est temps de saisir le kaïros : inquiets, découragés, caporalisés, acculés à la désobéissance, les enseignants de 2009 veulent une alternative à la politique actuelle. Ils sont en attente d’une parole forte. Ils n’ont pas besoin de nouveaux arrangements de façade ou de propositions de pacotille. Ils veulent pouvoir se saisir de véritables projets, ambitieux et consistants, quitte à les discuter, voire à s’affronter sur leur mise en application. Ils en ont assez d’être agressés, mais ils savent à quel point il est dérisoire d’être flattés. Ils ont simplement envie d’être respectés. Impliqués dans une action collective à la hauteur des exigences de la République et des difficultés de ce temps.

C’est ainsi que le livre de Pierre Frackowiak est, tout à la fois, un appel au courage et à la prudence. Courage de la pensée et prudence de l’action. Courage de l’action et prudence de la pensée. Puisse-t-il être entendu !"

N.B. Le dessin qui illustre le début de ce texte est du dessinateur Barrigue qui touche si souvent juste... Il est paru dans le numéro de septembre 2009 de la revue EDUCATEUR, édité par le Syndicat des enseignants romands, en Suisse.


Premier bilan de l'année scolaire 2008-2009 et premiers regards sur la rentrée 2009 : entretien de Philippe Meirieu avec le magazine LA CLASSE (numéro spécial de rentrée IUFM)

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Extraits...

Nous assistons à une vraie crise de l’identité professionnelle des enseignants. Cette crise est, en réalité, celle de la pédagogie. La pédagogie, qui était le pivot du métier et qui a fait l’objet de tant d’attaques injustes de ceux et celles qui n’en connaissent rien, est aujourd’hui l’objet d’un véritable déni. Nul n’ose plus en prononcer le nom ! Regardez : même dans les textes des adversaires les plus résolus de la réforme des IUFM, le mot « pédagogie » ne figure pas ! (…)

Les heures d’aide individualisée s’inscrivent dans un mouvement d’ensemble très préoccupant : l’externalisation systématique du traitement des questions d’apprentissage et la dévitalisation de « la classe ». Tout se passe comme si l’on tentait de faire passer aux enseignants et aux parents un message subliminal : « Peu importe ce qui se passe en classe ! Il y aura toujours des dispositifs pour rattraper les échecs ! Plus question de différencier la pédagogie dans la classe ! Mettons en place, à l’extérieur, toute une série de dérivations ! » D’ailleurs, la multiplication de ces prothèses externes (si nombreuses et complexes que le paysage en est devenu aujourd’hui totalement illisible) nous est présentée comme le gage de la réussite de tous ! En réalité, elle s’inscrit dans une frénésie d’individualisation qui surfe sur l’individualisme… Rien de plus dangereux au moment où chacun est préoccupé de la construction des conditions du "vivre ensemble".  (…)

Je suis incapable, aujourd’hui, de dire ce qui va se passer dans les mois et les années qui viennent. Je crains vraiment une sorte d’effondrement : des personnes découragées, démobilisées, caporalisées, se repliant sur elles-mêmes… avec une institution de moins en moins crédible, de plus en plus concurrencée par une multitude de dispositifs externes publics et privés. Mais on peut aussi se dire qu’on a atteint le fond et que nous commençons à remonter à la surface. Peut-êtrequ’après des années noires, la pédagogie va reprendre le dessus, parce qu’on finira par convenir qu’il n’y a qu’elle qui puisse constituer une alternative durable à l’exclusion. Je vois, à cet égard, des signes de réconfort dans ces initiatives qui, ici et là, permettent à des enseignants, des parents, des élus locaux, des militants associatifs de travailler ensemble et d’inventer des alternatives crédibles. Je veux croire à un sursaut. (…)

La Convention Internationale des droits de l’enfant dont nous fêtons le XXème anniversaire ne doit pas être déconnectée des situations éducatives. Au fur et à mesure que l’enfant grandit, il doit, je crois, être, non seulement, autorisé, mais aussi encouragé à s’exprimer. À condition que cette expression s’effectue dans un cadre éducatif qui lui permette de se dégager de la pure réactivité. Ce n’est pas respecter la parole de l’enfant que de totémiser ses réactions pulsionnelles immédiates. C’est la respecter, en revanche, que de l’aider à surseoir à son impulsivité, de lui donner du temps pour réfléchir, de l’accompagner par une reformulation bienveillante, etc. Le droit de l’enfant à l’expression est inséparable du devoir de l’adulte de créer les conditions afin que cette expression soit portée par une exigence de justesse et de précision, inscrite dans une réflexion, assumée dans un engagement délibéré. (…)