Bloc-notes de Philippe Meirieu

...et quelques unes des nouveautés sur le site

Cliquer ici pour accéder aux réactions au bloc-notes et au forum

Cliquer ici pour accéder aux textes antérieurs du bloc-notes

Albert Thierry (1881-1915)
Le 5 mai 2008

Après le drame de Meyzieu : la pédagogie est-elle responsable des violences à l'Ecole ?

Après le drame dans un collège de Meyzieu où un élève a poignardé trois de ses camarades, j’ai reçu plusieurs messages électroniques et une lettre anonyme m’imputant la responsabilité de l’événement : « C’est vous et les vôtres, les pédagogistes, qui, en ruinant l’autorité des enseignants, avez autorisé de telles atrocités. Il est devenu impossible d’affirmer son autorité aujourd’hui pour un professeur. Et tout cela au nom de « l’élève au centre ». »« L’anéantissement de la pensée et de la culture dans l’école, dont vous êtes largement responsable, aboutit à cette gigantesque récréation où tout est permis, même poignarder ses camarades. »… « La violence des élèves est la conséquence de la démission organisée de l’Éducation nationale que vous avez orchestrée ! ».

Passons sur le pouvoir invraisemblable qui m’est attribué là. Acceptons l’idée que nul n’est censé lire les livres des gens qu’il stigmatise. Laissons tomber les blessures narcissiques qui, après tout, n’ont guère d’importance au regard des enjeux. Et tentons brièvement une analyse « pédagogique » de la situation…

NOUVEAUTES SUR LE SITE

- "Adapter l'Ecole à l'élève ? Une vieille question pédagogique... toujours d'actualité!" Intervention de Philippe Meirieu au Forum Retz-Le Monde de l'Education (dans OUTILS DE FORMATION)

- Une lecture de l'ouvrage de Philippe Meirieu, La machine-Ecole (entretiens avec Stéphanie le Bars, Folio Actuel), par Philippe Cadiou : "L'ECOLE EST UN SPORT DE COMBAT"

- "Il s'agit d'en finir avec 30 ans de pédagogisme qui a laissé croire qu' on pouvait apprendre en s'amusant". Xavier Darcos... Frédéric Clément réagit dans sa chronique BREVES DE SALLE DES PROFS

- NOUVELLES EMISSIONS DE CAP CANAL EN LIGNE... films, débats et analyses sur l'école.

- LES GRANDES FIGURES DE LA PEDAGOGIE... notices et analyses.

- OUTIL DE FORMATION : "Pour une pédagogie du sujet".

- FORUM : A propos de la suppression du samedi matin : "Mais oui, mais oui, l'école est finie !" par Sylvain Grandserre

"L'évolution du métier d'inspecteur du premier degré… ou « Je suis content, je pilote ! »", par Pierre Frackowiak

- A L'OCCASION DE LA PUBLICATION DU LIVRE Pourquoi est-ce (si) difficile d'écrire?, CONFERENCE de Philippe Meirieu : "Ecrire : un problème scolaire, une question d'éducation, des enjeux sociaux".

- L'ECOLE AU QUOTIDIEN : Chroniques d'un chef d'établissement, un feuilleton depuis début juillet, nouvel épisode chaque dimanche.

- FORUM : "La pédagogie sera-t-elle hors-la loi ?", par Sylvain Grandserre

- LA CLASSE AU QUOTIDIEN : "Trois pas en avant, trois pas en arrière...", quelques balises professionnelles essentielles après six années d'enseignement de l'EPS en ZEP", par Cécile Rossard.

- ECHANGES DE PRATIQUES ET DE DOCUMENTS : L'Autre lycée : projet de création d'une structure alternative d'accueil des élèves en grande difficulté scolaire dans l'Académie de Besançon, par Claude Mercier

- PROPOSITIONS ET MANIFESTES : "La classe de seconde vue par Philippe Meirieu", par Claude Rebaud, proviseur de lycée

- CAP INFOS : des émissions pédagogiques d'une heure (un documentaire et un débat) produites et diffusées par CAP CANAL et que l'on peut visionner en ligne.

- Eléments d'épistémologie de la pédagogie : face aux attaques dont elle est l'obet, devant les malentendus qui se développent à son sujet (y compris dans les "sciences de l'éducation"), il est important de tenter de répondre à des questions simples : "Qu'est-ce que la pédagogie? " et "Peut-on encore faire de la pédagogie aujourd'hui?"

- "Un collège au jour le jour" : le quotidien de la vie d'un professeur de français de collège, en feuilleton toutes les semaines.

- Dans le "Forum", une série de contributions sur la carte scolaire... et sur bien d'autres sujets.

- Le diaporama utilisé à Genève lors de la soirée du 16 mai : "Trois regards sur les méthodes actives" : "Les méthodes actives aujourd'hui et demain : quelle Ecole ?". A visionner dans le chapitre "Outils de formation".

- "Treize pistes pour des pratiques d'excellence en ZEP" : intervention de Philippe Meirieu lors du colloque de l'OZP du 13 mai 2006.

- Un chapitre consacré aux textes inconnus ou méconnus du patrimoine pédagogique... Et, en particulier, le texte complet et annoté de la Lettre de Stans de Pestalozzi (1799).

- Dans le chapitre "Echanges de pratiques" : un texte accompagné de nombreux documents et outils de travail intitulé : "Pour que nos enfants puissent apprendre ensemble :
respecter leur personne et leurs droits
", par Jean Le Gal... et un document sur l'utilisation du Droit en CDI par Gérard Hernandez.

- Un chapitre intitulé "Petit dictionnaire pédagogique " présentant des textes susceptibles d'illustrer des notions ou concepts en matière éducative.

- Un document publié en 1989 : "Quelle formation pour quels enseignants?" .

- Un texte d'Olivier Blond-Rzewuski, professeur des écoles, philosophe, qui analyse l'état du système scolaire et du débat éducatif et propose de continuer à travailler au niveau de chaque école et établissement : "Education nationale : le bateau coule! Jetez les chaloupes à la mer".

- Une analyse de Pierre Frackowiak : De la classe à l'école : pour préparer une nouvelle loi d'oriention sur l'école, il est indispensable de redéfinir le projet d'école, suivi d'un outil de travail : "Pour une éthique du projet d'école", dans le "Forum".

- "Eduquer, la loi fondatrice", une conférence-outil de travail de 30 minutes réalisée pour les personnels administratifs et de service des établissements scolaires, mais utilisable avec des élèves, étudiants, enseignants (à écouter dans le chapitre "Réalisations audio-visuelles").

- un outil de formation : "Grille d'analyse d'une séquence d'apprentissage" (dans le chapitre "Outils de formation").

- un projet porté par le groupe ATD-Quart Monde de Bretagne et présenté par Bruno Masurel : "Vivre la citoyenneté au collège" (dans le chapitre "Echanges de pratiques").

- un texte de Marie-Laure Gérin : Comment agissent les discriminations à l'école... et comment agir contre les discriminations à l'école. Analyse, témoignage et propositions d'une enseignante du premier degré face à la "violence scolaire" : sortir de l'affrontement et faire en sorte que chacun puisse "parler en son nom" (dans le "Forum").

- Dans le chapitre "Articles et conférences", plusieurs nouveaux articles dont : Le statut de la pédagogie dans la réflexion éducative contemporaine, ou "La pédagogie peut-elle encore espérer transformer l'école?"

- Dans le chapitre "Cours de pédagogie": Texte complet de la leçon n°1: "Sciences de l'éducation et pédagogie, ou comment le militant pédagogique peut-il être déniaisé tout en restant militant."

- Dans le chapitre "Textes polémiques et débats théoriques et politiques", une fiction intitulée "Dialogue imaginaire sur le "prêt-à-penser" pédagogique en formation des maîtres".

- Dans le chapitre "Outils de formation", un texte et des propositions pour travailler la question : "Comprendre ou juger? Les impasses d'une alternative... les promesses de la pédagogie".

- Dans le chapitre "Ouvrages, articles et documents recommandés", des essais et des romans qui interrogent l'éducation.

- N'oubliez pas, par ailleurs, de consulter les textes mis régulièrement sur le forum.

 

 

Il est totalement invraisemblable de réduire le violence scolaire à une seule cause : le geste du collégien de Meyzieu est, sans aucun doute, la conséquence d'une multitude de facteurs de tous ordres, relevant aussi bien de son histoire personnelle que du contexte social et médiatique. Accuser les pédagogues et la pédagogie relève d'une imposture intellectuelle grave : c'est refuser de voir la complexité d'un phénomène et donc, au bout du compte, renoncer à une action qui ne peut être que collective et sur la durée.

Mais il y a plus et comme le sentiment d'une grande injustice dans cette accusation. Car, il me semble que c’est pour avoir ignoré les leçons de la pédagogie que l’École est aujourd'hui en difficulté sur la question de l’autorité : alors que les normes sociales, qui imposaient jadis l’autorité des enseignants, se sont effondrées, nous n’avons pas pris le relais par une pédagogie capable d’imposer la légitimité de la compétence et de structurer de véritables institutions dans l’École. Alors que l’exaltation de la violence est devenue une des vecteurs essentiels du commerce et que les jeunes générations sont fascinées par le retour à la virilité archaïque, nous avons abandonné les enseignants en rase campagne. L’ombre du père fouettard, qui se dissimulait derrière le maître « traditionnel » et promettait, en cas de désobéissance, la punition familiale, l’exclusion sociale ou la damnation éternelle, s’est progressivement estompée.

L’enseignant doit aujourd’hui assumer, plus que quiconque, « l’insoutenable légèreté de l’être ». Il avance seul et entre dans sa classe sans que nul ne l’ait investi du pouvoir auprès des enfants. À lui d’ « assurer ». S’il a le charisme voulu et la santé suffisante, il s’en sortira à peu près. Sinon, ce sera une épreuve difficile : il s’attend à un statut qui le mette à l’abri des agressions et lui permette de transmettre correctement son savoir, on ne lui propose qu’une « autorité sans garantie de l’établissement ». Faute d’outils pédagogiques, il craque ! Et, parfois, rejoint la cohorte des nostalgiques d’un passé où, quand on entrait en cours, « la messe était dite »… Freud expliquait qu'on envoie les professeurs dans une expédition polaire en les équipant d’un casque colonial et d’un filet à papillons : cette formule est plus que jamais d’actualité ! Les anti-pédagogues qui ont ringardisé ou diabolisé la pédagogie portent une lourde responsabilité : ils ont privé les enseignants de précieux repères et d’inestimables outils pour gérer les groupes, ils les ont laissé s’épuiser dans des face-à-face qui deviennent parfois des corps à corps.

La pédagogie ne peut pas tout. Les violences scolaires appellent une réflexion globale sur le statut de l'éducation dans nos sociétés. Elles doivent nous amener à miser sur un véritable l'accompagnement à la parentalité, à susciter de nouvelles initiatives dans le domaine de l'intergénérationnel, à interroger les médias et les industries du jeu vidéo, à penser autrement l'articulation du travail des différents acteurs sociaux, à tisser de nouveaux liens entre l'Ecole et son environnement, à interroger les formes d'organisation scolaire massifiées que nous avons mises en place... Tout cela est nécessaire. Comme il est nécessaire de revisiter les propositions pédagogiques, de Pestalozzi à Makarenko, de Célestin Freinet à Fernand Oury, et de tenter - enfin ! - de les prendre au sérieux.

Voir aussi le texte de Sylvain Grandserre : La pédagogie à contre-courant, ainsi que celui de Laurent Lescouarch : "Commet peut-on encore être pédagogue et chercheur en éducation ?"


Le 26 avril 2008

Après "Ripostes" du 20 avril

Après l'émission RIPOSTES du 20 avril 2008 sur France 5, émission animée par Serge Moati, avec Jean-Paul Brighelli, Xavier Darcos, Emmanuel Davidenkoff, Jack Lang, Natacha Polony et moi-même, j'ai reçu de très nombreux messages de sympathie, solidarité, mise en garde ou hostilité... On comprendra que je ne commente pas cette émission que chacun a pu et peut juger librement. Bien évidemment, il faut, pour cela, tenir compte des "règles du genre" : le nombre et la "configuration" des invités, les impératifs de la promotion éditoriale ou du positionnement "politique", le formatage imposé des propos, la surenchère des "petites phrases" pour frapper l'opinion selon la logique du matraquage publicitaire... tout cela impose de relativiser cet "exercice de style". Il faut espérer que le travail de réflexion se poursuive plus sereinement et de façon plus honnêtement constructive dans d'autres cadres. C'est dèja très largement le cas, je crois, sur ce site.

Je me permets simplement ici de remercier chaleureusement ceux et celles qui m'ont témoigné leur amitié à cette occasion et de reproduire un billet rédigée par Florence Castincaud, des Cahiers pédagogiques...

"Le coupable idéal"

L’école va mal, va très mal, et le coupable, c’est lui.

Il a participé au Conseil National des Programmes heureusement disparu, nous dirons qu’il a bradé des savoirs  auxquels ils ne croit pas.

Il a contribué à mettre en place, y compris au niveau du bac,  des formes de « travaux collectifs », nous dirons qu’il s’efforce par tous les moyens de maintenir nos élèves dans  l’évitement du vrai savoir.

Il est devenu une référence pour la formation des maîtres, nous dirons qu’il a formaté les esprits des jeunes enseignants  en les enfermant dans des dogmes qu’il leur est interdit de contester.

Il a disséqué l’acte d’apprendre et d’enseigner, nous dirons qu’il a privé les maîtres de leur juste conscience d’exercer un art personnel, indicible, supérieur à tous.

Il a expliqué comment on pouvait  différencier, nous dirons qu’il est à l’origine du vaste nivellement par le bas à l’œuvre dans une école qui n’ose plus exclure personne.

Il a montré qu’on pouvait enseigner autrement, nous dirons qu’il a découragé et culpabilisé des centaines d’enseignants en imputant l’échec de cancres et trublions patentés  au manque de savoir-faire de leurs maîtres.

Et c’est ainsi que répètent à l’envi, non seulement ses traditionnels adversaires, mais certains journalistes décidément bien peu spécialistes malgré leur titre :  c’est la faute à Meirieu ! . Avec une assurance ahurissante, une envoyée de  Marianne lui lance récemment lors de Ripostes : « Et voilà l’école que vous avez faite, M. Meirieu ! ». On croit rêver devant un tel déni de la réalité… Des gens qui n’ont pas lu sérieusement un ouvrage de pédagogie ni ne sont allés voir ce que sont les classes ordinaires répètent paresseusement, parce que ça fait bien, parce que ça évite de penser, que l’école va mal  en raison d'un mélange de démission et d’impuissance savamment entretenues.

Si les profs sont malheureux, si à l’école tout n’est que jeu, si à Pisa nous sommes piteux… c’est la faute à Meirieu. Pas terrible, mais ça marche !

Florence Castincaud, Revue Les Cahiers Pédagogiques


BLOC-NOTES AUDIO DU 6 AVRIL 2008

"Quelles perspectives, aujourd'hui, pour le service public ?"

Après avoir cliqué et obtenu le son, réduisez la fenêtre pour écouter en continuant à naviguer


BLOC-NOTES AUDIO DU 3 MARS 2008

"Les nouveaux programmes de l'école primaire : retour en arrière ou fuite en avant ?"

Après avoir cliqué et obtenu le son, réduisez la fenêtre pour écouter en continuant à naviguer

Texte écrit de ce bloc-notes

Sur le même sujet, entretien pour Fenêtres sur cours


BLOC-NOTES DU 17 FEVRIER 2008 :

"Après le discours de Périgueux de Nicolas Sarkozy... où va l'Ecole ?"

Le 2 février : sur France-Info, Philippe Meirieu évoque le "Rapport Pochard"

Le 3 février : "Rémunération au mérite et obligation de résultats des enseignants"


Le 26 janvier 2008

Education et économie

cliquer ici pour avoir le texte en PDF

Le rapport remis par Jacques Attali sur les moyens de relancer la croissance doit faire l’objet d’un examen critique approfondi. Des groupes de réflexion comme La Forge  en ont produit une "contre-expertise" particulièrement intéressante. Globalement, nous assistons bien à la liquidation radicale (prônée ici par un « homme de gauche ») d’un modèle du « bien commun » fondé sur le débat démocratique et l’engagement de l’État comme expression de la volonté nationale. C’était le modèle du Conseil National de la Résistance dont la droite libérale appelle à se débarrasser depuis maintenant plusieurs années. Il est remplacé par le modèle bien plus archaïque – et qu’on veut nous faire passer pour « moderne » - de Guizot : « Enrichissez-vous ! ». On prend acte de la montée des individualismes et de la confrontation des intérêts particuliers et on joue sur ceux-ci pour produire des effets d’enrichissements individuels censées créer miraculeusement la croissance nationale. En cherchant à résoudre ses problèmes immédiats et en courant après son propre profit, l’homme « moderne » ferait progresser un pays réduit à la juxtaposition des richesses individuelles. Le collectif dans sa spécificité est ramené à la somme des agitations personnelles et corporatistes : on fait l’hypothèse qu’en faisant monter les tensions sociales, au sein des groupes (puisqu’il faut toujours « s’en sortir » mieux que les autres et contre les autres) et entre les groupes (identifiées comme consubstantiellement concurrents), on crée du développement cohérent. C’est, évidemment, confondre le développement avec l’effervescence, la détermination avec la fermentation, la volonté avec la nervosité… la pensée réfléchie et le débat démocratique avec un talk-show où le bon mot fait fonction de preuve et le best of de consécration universelle… C'est oublier le projet démocratique lui-même, c'est abandonner, au sens propre, la République : la chose publique. La somme des agitations individuelles se donne pour la totalité de l'humain et liquide toute verticalité.

Sur le plan éducatif, ce rapport reprend et développe l’essentiel des préconisations et réformes des gouvernements successifs depuis six ans (socle commun avec une orientation encore plus « fonctionnelle », suppression de la carte scolaire, développement d’une « culture de l’évaluation » systématique, etc.). Il préconise aussi un enseignement de l’économie plus développé et plus précoce que celui qui existe actuellement ; mais il s’agit bien, ici, d’économie et non de « sciences économiques et sociales », selon la dénomination qui existe aujourd’hui et qui se voit, semble-t-il, amputée d’une sociologie perçue sans doute comme trop critique.

En réalité, le rapport Attali conforte un mouvement de libéralisation-technicisation de l’enseignement actuellement largement en cours. Libéralisation, car on confond l’institution publique avec un service qui doit satisfaire les intérêts à court terme des usagers, au détriment de ses valeurs spécifiques. Technicisation car, dès lors qu’on abandonne les finalités de l’École de la République – indissociablement instruction et émancipation -, il ne reste plus qu’un ensemble de mécanismes de contrôle produisant les « indicateurs » permettant aux clients de se déterminer et à la puissance publique de renforcer les inégalités en subventionnant ceux qui ont les meilleures performances…

On veut croire que ce mouvement n’est pas irréversible et espérer qu’il provoquera un salutaire sursaut…

-o0o-

Article paru dans L’HUMANITE du mercredi 23 janvier 2008

École : « Éduquer, ce n’est pas produire des individus calibrés. »

Pour le pédagogue Philippe meirieu, le rapport Attali valide une vision utilitaire de l’école, au détriment d’ambitions culturelles déjà déficitaires.

La commission Attali envisage l’école comme un maillon de la relance économique. Judicieux ?

Plutôt affligeant. Non pas de dire que la relance économique est une question fondamentale. Mais de faire croire qu’elle s’obtiendra en mettant l’éducation au service de l’économie. C’est, au contraire, en poussant l’école à mieux assurer sa mission culturelle, civilisatrice et émancipatrice que l’on y parviendra. En donnant aux citoyens les moyens de prendre en mains l’économie et de la faire conforme à leurs vœux.

Enseigner l’économie dès la primaire peut-il répondre à cette nécessité démocratique ?

Donner les clés pour en comprendre les rouages peut répondre à ce besoin. À condition de ne pas inscrire cet enseignement dans une sorte d’exaltation du marché. L’économie n’est pas une science exacte : il en existe des conceptions diverses. Or, je crains qu’elle ne soit envisagée que sous un angle libéral. Que l’on ne laisse croire, par exemple, que seules les entreprises privées, mues par la concurrence, sont productrices de richesses, en oubliant de dire que l’économie est également portée par ceux qui placent la solidarité au premier plan.

Doubler le nombre d’élèves en école d’ingénieurs va-t-il dans le sens d’une démocratisation de l’enseignement supérieur ?

Sans doute faut-il augmenter le nombre d’élèves dans les grandes écoles. Mais cela ne doit pas se faire au détriment d’une ambition culturelle élevée pour tous les enfants. Or, le socle commun de connaissance tel que le défend la commission Attali néglige les dimensions culturelles, au profit de l’anglais commercial par exemple. Déjà déficitaire, l’ambition culturelle passe à la trappe au profit d’une vision instrumentaliste de l’école. Et toutes les mesures récentes convergent dans ce sens : la loi de finance 2008, la publication des résultats des écoles sur Internet dès la rentrée prochaine, la multiplication des évaluations…

L’évaluation des profs par leurs élèves peut-elle conduire à plus d’efficacité ?

C’est un gadget plutôt ridicule. Associer élèves et parents à la réflexion sur l’école n’est pas les mettre en posture d’évaluateurs, de consommateurs qui, comme dans un supermarché, jugeraient du meilleur rapport qualité prix. L’école va finir par faire uniquement ce qui est évaluable. Or les ambitions de la république ne le sont pas toujours. Il est effrayant de voir cette machinerie s’étendre et exiger des résultats quantifiables et immédiats. Elle ignore que la formation d’un élève n’a rien à voir avec la fabrication d’une marchandise. Elle ignore que la relation pédagogique se négocie dans la durée, qu’une politique de prévention ne peut pas s’évaluer puisque prévenir, c’est précisément empêcher d’advenir. L’éducation, ce n’est pas la production d’individus calibrés.

L’efficacité économique s’oppose-t-elle à l’efficacité démocratique ?

Pas du tout. Mais il faut savoir s’extraire de cette logique à court terme. On sait obtenir de bons résultats immédiats : il suffit de bien sélectionner à l’entrée, de bien calibrer en cours de route et d’écarter les élèves qui n’entrent pas dans le moule. Ce pilotage par le résultat va mettre une pression terrible sur les enseignants. À long terme, ce sera contre productif, y compris pour l’économie. Nous allons perdre en esprit critique, en autonomie et en initiative. Nous allons perdre de l’intelligence, au profit d’une normalisation et d’une pensée stratégique. Chacun va apprendre à se débrouiller, à obtenir le plus d’effets utiles avec le moins d’effort possible. A devenir un gagneur sans scrupules et, parfois, sans éthique ni considération pour les  solidarités fondatrices.

Propos recueillis par Marie-Noëlle Bertrand


Le 31 décembre 2007

Ce que nous vous souhaitons pour 2008 : messages de Philippe Meirieu, des collaborateurs et amis du site

cliquez ici


Le 4 décembre 2007

Enquête PISA 2006: quelques précautions et quelques enseignements

Résumé de l'enquête, tome 1 - Résumé de l'enquête, tome 2

La lecture et l’analyse détaillée de l’enquête PISA 2006, consacrée au niveau des élèves de l’OCDE en matière scientifique, devront se faire sur la durée et de manière minutieuse. Il faudra regarder de très près les résultats, mais aussi la formulation des exercices, la méthode pour calculer et comparer les performances. Il faudra également, avant de faire des comparaisons avec les enquêtes antérieures, s’interroger, point par point, sur la légitimité de ces comparaisons : des épreuves différentes, même référencées dans des « niveaux » identiques, ne peuvent être considérées comme homogènes… Bref, tout un travail scientifique reste à mener et il conviendra d’y associer les professeurs français, en particulier, bien évidemment, les professeurs des disciplines scientifiques en collège.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que toute entreprise de mesure choisit ce qu’elle veut mesurer. Elle sélectionne donc, dans les savoirs, ceux qu’elle privilégie. À cet égard, il faudra se demander, sans aucun tabou, si nous nous reconnaissons ou pas dans les choix de PISA. Il ne serait nullement honteux d’affirmer que certaines exigences de PISA nous paraissent secondaires et qu’en revanche, l’enquête ne s’intéresse pas aux objectifs que l’on considère comme importants, voire essentiels. Pour ma part, par exemple, je considère que PISA ne donne pas assez de place à l’histoire des sciences… Il n’est pas certain – loin de là – que, si cette dimension avait été mieux mesurée, les élèves français auraient été meilleurs, mais cela permet de rappeler cette évidence : toute évaluation est d’abord une évaluation de l’évaluateur qui, par ses items et ses méthodes, dit ce qui, à ses yeux, « a de la valeur ». Plus profondément encore, il faut interroger « la culture de l’évaluation » et ses présupposés idéologiques : n’y a-t-il pas des missions de l’école qui échappent à une évaluation quantitative ? Ne faut-il pas résister au pilotage par les résultats ? Nous fonctionnons trop ici avec des lieux communs, de plus en plus puissants, et qu’il faudrait absolument interroger. Cette interrogation est d’autant plus importante que certains pays qui se trouvent en tête dans l’enquête PISA ne sont nullement, à mes yeux, des modèles sociaux et politiques acceptables…

Cela dit, inutile de nous cacher la vérité : PISA 2006 est mauvaise pour le système éducatif français. Nous régressons dans tous les classements et, dans un domaine dont chacun s’accorde à reconnaître l’importance – la culture scientifique et technique -, nous faisons piètre figure.

Sous réserve d’une étude plus approfondie, on peut déjà tirer quelques enseignements :

  • S’agissant du niveau des jeunes de 15 ans et compte tenu de la nature des questions, il ne peut être question (contrairement à ce qu’on a fait trop souvent) d’incriminer l’école primaire. D’autant plus que les élèves français de 15 ans dont le « niveau » est en baisse par rapport à 2003 avaient déjà quitté l’école primaire à l’époque.  C’est donc bien le collège français qui est en cause ici. Un collège qui peine à trouver une identité, qui ne sait pas vraiment travailler de manière active et interdisciplinaire avec les élèves, un collège qui trie quand il faudrait former, impose un parcours du combattant quand il faudrait mobiliser les jeunes sur une culture commune exigeante et attractive, un collège qui évalue trop et de manière négative quand il faudrait promouvoir un suivi personnalisé systématique capable de valoriser et d’accompagner chacun dans la réussite. Nous payons au prix fort le manque de courage politique dans ce domaine, les réformes en trompe l’œil, la désaffection des initiatives comme les Itinéraires de découverte. Depuis longtemps, de nombreux chercheurs considèrent qu’il faut cesser de considérer le collège comme un « petit lycée » et s’engager dans une refonte en profondeur des champs disciplinaires et des méthodes pédagogiques. Il est temps de s’y mettre.

  • Même si l’on peut discuter la manière dont ces objectifs sont évalués par PISA, l’enquête cherche à mesurer la capacité des élèves à « extrapoler », « appliquer des connaissances dans des situations nouvelles », « élaborer des hypothèses et les vérifier », etc. Autant dire qu’elle privilégie, à juste titre, les savoirs transférables, l’autonomie intellectuelle, la compréhension des problèmes plutôt que la restitution des solutions. Le moins qu’il nous faudrait faire serait de nous demander si, en dépit de quelques injonctions dans les programmes, c’est bien ce type de travail qui est développé en France, dans les classes et au quotidien. À cet égard, la fragmentation des disciplines scientifiques au collège, l’organisation du temps et de l’espace d’enseignement, l’équipement des salles de classe, les relations entre l’école et la Cité sont, évidemment, à interroger.

  • Ce qui frappe, dans les résultats de PISA 2006, c’est le fait que la France se caractérise moins par un mauvais nombre de « bons » et « très bons » élèves que par des chiffres très médiocres, voire mauvais, d’ « élèves faibles ». Notre retard est surtout là : nous avons beaucoup plus d’élèves dans les catégories 1, 2 et 3 (catégories qui témoignent de difficultés à expliquer un phénomène, à élaborer un raisonnement) que les autres pays dont l’investissement éducatif, le niveau de vie, le revenu moyen sont comparables au nôtre. Voilà qui confirme encore bien des analyses sur les problèmes de notre pays pour scolariser convenablement les élèves les plus fragiles. Voilà qui devrait nous inciter à reprendre au sérieux la formule qui a présidé à la mise en place des ZEP en 1981 : « Plus et mieux à ceux qui ont moins. » A condition, bien sûr, de s’interroger sérieusement sur ce « plus » et ce « mieux » afin de mettre en œuvre concrètement le droit à l’éducation pour tous.

  • Enfin, et au-delà des différences entre pays, l’enquête PISA pointe des questions essentielles qui nous sont communes sur bien des points : la différenciation des résultats entre filles et garçons, la compréhension de l’écrit dans les disciplines « non strictement linguistiques », le rapport entre la culture scolaire, la « culture jeune », le patrimoine culturel et la culture en construction, la place des médias, les méthodes de traitement de l’information, etc. A cet égard, comme à d’autres, il convient de discuter largement cette enquête et ses résultats. Pas question de la totémiser. Mais pas question de l’ignorer non plus.

"Ceux qui critiquent l'éducation nouvelle ont tendance à interpréter cette expression dans un sens étroit ["chose qui amuse ou séduit l'enfant en raison de son pouvoir récréatif"] lorsqu'ils nous entendent dire que les élèves doivent trouver de l'intérêt dans leur travail ; logiquement, ils en concluent qu'un tel système manque de ressort moral, qu'il encourage les caprices chez l'enfant et qu'il n'est, en somme, qu'un exemple de plus de cet affaiblissement général du sens social et du désir qu'a chacun d'une vie facile. Mais c'est une erreur de croire que le travail est rendu plus facile pour ces élèves ou qu'on s'efforce de leur faire avaler le programme traditionnel en l'enrobant de sucre. Non le changement est autrement profond (...), c'est le travail donné à l'enfant qui n'est plus le même..."

John Dewey, Les écoles de demain, 1921


Le 28 novembre 2007

Banlieues : une analyse de la "crise des banlieues", par Jacques Pain et l'équipe de recherche "Crise, écoles, terrains sensibles", de l'université Paris X - Nanterre


 

Le 2 novembre 2007

Pédagogie et anti-pédagogie : comprendre et résister

Pour obtenir le texte en PDF, cliquer ici

Voir, aussi, le beau texte d'Abraham Bengio dans Quand quelqu'un parle, il fait jour...

On pouvait considérer, il y a quelque temps encore, le phénomène comme purement français. Certes, Hannah Arendt avait décrit aux Etats-Unis, dès 1954, « la crise de l’éducation » (dans La crise de la culture) et dénoncé la pédagogie libertaire qui confond l’élève avec un citoyen, laisse se développer la tyrannie entre pairs et, sous prétexte de « respecter l’enfant », refuse de lui « présenter le monde ». Rabâchées et plagiées sans cesse, ces quelques pages ont servi de manifeste à l’anti-pédagogie, sans d’ailleurs faire jamais l’objet d’une véritable mise en perspective ni d’un travail critique approfondi (Cf. le chapitre 6 de Pédagogie : le devoir de résister). Et puis, il y eut Allan Bloom et L’âme désarmée – Le déclin de la culture générale, paru en France en 1987 (Julliard) : un texte fort intéressant mais très largement déconnecté de toute étude solide de la réalité scolaire et des travaux pédagogiques…

Pourtant la France semblait avoir le monopole de la dénonciation de la pédagogie, avec une surenchère inouïe dans la violence des attaques, largement relayées, depuis 2002, par des ministres comme Luc Ferry ou Gilles de Robien. Or, depuis quelques mois, d’autres pays nous ont rejoint : l’an dernier, le mouvement a provoqué, dans le canton de Genève, une « votation » contre les réformes pédagogiques et entraîné la suppression des cycles et la réintroduction des notes. Aujourd’hui, c’est le Québec qui prend la même voie : la nouvelle ministre de l’éducation, Michelle Courchesne, après avoir imposé une refonte du bulletin scolaire évacuant largement « l’approche par compétences » et réintroduisant moyennes et classement, vient de déclencher une polémique importante par ses propos dans une émission de télévision à large audience. Dans une lettre ouverte à la ministre, un important syndicat de professionnels de l’éducation (le SPPMEM) résume ainsi ce qui s’est passé : « Vous avez clairement démontré votre ignorance du monde de l’éducation et, plus particulièrement, de la réforme scolaire, en laissant entendre, notamment, que celle-ci consiste à servir l’enfant-roi, à éliminer l’effort, la rigueur, que l’approche par compétences évacue toute acquisition de connaissances, que les élèves ne reçoivent plus d’enseignement magistral, etc. (…) Vous manifestez le souhait de revenir à l’ancien système, un système caduc qui ne permettait ni l’accessibilité, ni la réussite de tous… ».

Il faut prendre acte de l’évolution : l’anti-pédagogie, même si elle constitue une tradition française (Henri Marion, Prix Nobel, à qui Jules Ferry et Ferdinand Buisson avait confié la première chaire de « science de l’éducation » à la Sorbonne, en avait déjà fait les frais), n’est plus un phénomène hexagonal. Elle touche Genève – la patrie de Ferrière, fondateur de la Ligue Internationale de l’Éducation nouvelle, et de Piaget, considéré comme le grand théoricien du « constructivisme » -, mais aussi le Québec que beaucoup pensaient être un pays à la pointe de la recherche pédagogique, ayant mis en place des réformes sur la base d’un large consensus universitaire, social et politique. Voilà qui nous impose de repenser la situation. L’anti-pédagogie semble devenue un ensemble de lieux communs non-questionnables et les pédagogues sont considérés comme des dinosaures en voie d’extinction : méchantes bêtes qui auraient pris possession du système et seraient irrémédiablement condamnés à disparaître, heureusement victimes d’un changement climatique irréversible.

On doit , bien évidemment, nuancer un peu le propos… D’une part, les pédagogues sont habitués à la marginalité et ont, bien souvent, été considérés comme de dangereux agitateurs par les bien-pensants de toutes sortes. De Sébastien Faure à Célestin Freinet, de Fernand Deligny à Paulo Freire, bien des « pédagogues historiques » ont eu maille à partir avec les autorités et les corps constitués : prendre le parti des plus fragiles, affirmer l’éducabilité de tous, inventer de nouvelles méthodes pour faciliter l’accès aux savoirs ne plaît guère aux partisans du « désordre établi », selon l’expression d’Emmanuel Mounier.  D’autre part, comme le souligne Daniel Hameline, les pédagogues ont « l’esprit compliqué » et ne savent guère se défendre dans le débat public : ils sont du côté de Rousseau et de ses justifications interminables quand l’opinion attend et applaudit les mots d’esprit de Voltaire. Par ailleurs, le pédagogue rechigne systématiquement à réduire ses ambitions à des performances comptables : erreur majeure au moment où « le pilotage par l’évaluation » est tout-puissant ! Il affirme régulièrement l’importance des valeurs qu’il défend et considère, par exemple, que si le fait de mettre les élèves sous électrodes ou d’utiliser l’hypnose améliorait les performances en lecture ou en mathématiques, nous ne serions pas autorisés à le faire pour autant ! Bref le pédagogue n’a rien d’un « intellectuel décomplexé » et parvient, grâce à ses scrupules permanents, à se faire des ennemis à tous les bords de l’échiquier politique et idéologique !

Il faut dire qu’il est un peu tenté par le vertige de la « belle souffrance », comme disait Vladimir Jankélévitch : « Qu’il est doux d’être seul, rejeté et malheureux quand on est sûr d’avoir raison ! » On peut jouir de cette posture ou, même, s’enfermer dans la théorisation prétentieuse de ses propres échecs : « Si nous n’avons pas réussi, c’est que ce n’était pas possible ! Nous sommes arrivés trop tôt et condamnés par un monde qui ne veut pas de nous ! »… Mais c’est un peu facile et il ne faut pas, me semble-t-il, continuer à patauger dans ce pessimisme sentimental ou épistémologique aux relents narcissiques préoccupants.

En revanche, il faut, me semble-t-il, tenter de comprendre ce qui se passe et en tirer des conséquences sans nous renier pour autant…

  • Neil Postman (Enseigner, c’est résister, Le Centurion, 1981) a proposé une théorie de l’institution scolaire qui pourrait bien nous éclairer : il affirme que l’école a un rôle thermostatique ; elle doit, en quelque sorte, prendre le contre-pied de la température ambiante. Dans cette perspective, on peut comprendre qu’une société qui avait des systèmes de normalisation très puissants (idéologiques, religieux, institutionnels, familiaux…) ait pu promouvoir des pratiques pédagogiques « libératrices » ou « émancipatrices ». En revanche, quand les systèmes normatifs extérieurs s’effondrent, il apparaît nécessaire que l’école investisse un rôle puissamment normatif qui devient un rempart contre la montée de toutes les déviances. Si l’on suit cette hypothèse, il est parfaitement compréhensible que les intellectuels du début du vingtième siècle ait soutenu massivement les « expériences pédagogiques » d’alors (allant même jusqu’à cautionner des pédagogies aussi contestables que celle de Summerhill), tandis que les intellectuels du début du vingt-et-unième siècle défendent, eux, un retour à l’autorité. De même pour l’opinion publique : les parents, en difficulté avec l’éducation de leurs enfants, inquiets des débordements de ces derniers, anxieux face à l’avenir qui leur est réservé, demandent à l’école d’assurer un rôle de « contention » que plus personne n’assume dans notre société.

  • Pour autant, je crois qu’en raisonnant ainsi, nous faisons fausse route. D’abord, parce que nous ignorons le défi essentiel que constitue la formation du citoyen dans nos démocraties : on ne peut préparer les hommes et les femmes à la délibération collective, à l’élaboration du bien commun, à l’engagement dans des projets solidaires par une éducation fondée sur la contention autoritaire. Nul ne saurait passer d’un statut d’assujetti à un statut de citoyen par un coup de baguette magique le jour de sa sortie de l’école et de l’accès à la majorité civile. La liberté se forme dans la temporalité, par l’exploration progressive des possibles au sein de cadres définis par les éducateurs… Mais, d’autre part et corollairement, on fait fausse route parce qu’on ignore la réalité des systèmes politico-médiatiques qui sont en train de se mettre en place sous nos yeux. Au sein du « capitalisme pulsionnel », selon l’expression de Bernard Stiegler, se développe le cycle infernal du libéralisme et de l’autoritarisme, aujourd’hui résolument solidaires. La machinerie publicitaire encourage toutes les déviances tandis que la normalisation politique les réprime… Liberté pour les marchands d’excitants, répression pour les excités. Mais aussi, dans le domaine politique : liberté entre les établissements et autorité au sein des établissements… liberté de choix des parents de l’établissement et sanction contre les parents « démissionnaires ». Et, peut-être même, plus sournoisement : liberté pour les professeurs et autorité pour les élèves.

  • Dans ces conditions, il ne peut être question de jeter la pédagogie au panier car c’est elle, précisément, qui travaille sur la question du SUJET et de son émergence en éducation. La pédagogie réfléchit à la manière dont l’exercice de l’autorité peut contribuer à « autoriser » la naissance de la liberté. Toute son histoire, tous les dispositifs qu’elle propose n’ont d’autre but. Contre la pulsion qui réduit l’individu au couple stimulus/réponse, contre le triomphe du « consommateur », dans tous les domaines, et l’organisation du caprice mondialisé… elle promeut le désir qui se met en jeu dans la temporalité, la jouissance de l’intelligence qui comprend le monde, l’organisation du collectif en quête du bien commun.

  • Mais, pour autant, la pédagogie n’en a pas moins besoin de se renouveler. Elle doit abandonner quelques habitudes dogmatiques : ce n’est pas parce que des anti-pédagogues disent quelque chose que c’est faux. Nos adversaires peuvent avoir raison sur tel ou tel point (la baisse de l’orthographe ou les difficultés d’attention des élèves, par exemple), ils n’en restent pas moins nos adversaires dès lors que nous sommes au clair sur la question des valeurs qui nous distinguent… La pédagogie doit aussi s’affirmer clairement du côté de la culture : elle le fait déjà largement, elle pourrait le faire plus. En prenant systématiquement ses distances avec tous les référentiels behavioristes qui pullulent aujourd’hui et qui réduisent les apprentissages à des « comportements sans contenu ». En montrant en quoi la culture doit irriguer les pratiques afin que les savoirs enseignés prennent sens dans l’histoire des hommes et ne soient pas réduits à des « utilités scolaires » dans ce que Paulo Freire nommait une « pédagogie bancaire »… La pédagogie doit, enfin, se réinscrire clairement dans un engagement démocratique. Car, n’en doutons pas, c’est bien la démocratie qui est en question aujourd’hui à travers la critique de la pédagogie. La démocratie que Claude Lefort définit ainsi :

« La démocratie est une forme de société dans laquelle les hommes reconnaissent qu’il n’y a pas de garant ultime de l’ordre social… dans laquelle les hommes consentent à vivre dans l’épreuve de l’incertitude. (…) Dans ces conditions, le lieu du pouvoir est reconnu comme un lieu vide. (…) Là où s’indique un lieu vide, il n’y a pas de condensation entre le pouvoir, la loi et le savoir, ni d’assurance possible de leurs fondements. L’exercice du pouvoir est matière à un débat interminable. (…) Les aventures totalitaires nous ont appris quel attrait exerçait la domination, du haut en bas de la bureaucratie… A présent, c’est l’expansion du marché, supposé auto-régulateur à l’échelle de la planète, qui porte un défi au pouvoir démocratique. » Le temps présent, Belin, 2007

Et, puisque j’ai commencé en évoquant le cas du Québec et de la Suisse, je voudrais conclure  en resituant nos débats éducatifs dans un contexte encore plus large : je viens de passer dix jours en Amérique latine, en Argentine et au Brésil. Inutile de dire que nos querelles paraissent là-bas dénuées de toute signification. Pourtant, encore plus que chez nous peut-être, la société s’inquiète du sort de sa jeunesse, livrée à une culture médiatique complètement américanisée, profondément clivée entre des classes sociales dont les écarts de richesses sont inouïs, manipulée souvent par des caïds pour lesquels aucune autre loi n’existe que la violence, fascinée parfois par des sectes dont l’emprise est considérable… Mais les éducateurs ont connu là-bas les effets dévastateurs de la dictature, ils savent que la démocratie est infiniment fragile, qu’elle est sans cesse à reconstruire et qu’on ne peut y parvenir sans une éducation émancipatrice. La pédagogie, pour eux, est une nécessité. Un immense chantier où chacun peut apporter sa pierre. Une question politique de première importance… Ils mesurent les difficultés qu’ils ont et auront à surmonter, mais ils n’imaginent pas pouvoir y parvenir sans une véritable mobilisation éducative. Ils n’ont pas peur de leur jeunesse. Ils pensent qu’on peut l’accompagner sur le chemin de la vraie liberté. Ils ont raison. Et, nous autres, vieux pays fatigués, ferions bien, dans ce domaine-là du moins, de nous inspirer d’eux.  


22 septembre 2007... Diaporama de l'intervention au Congrès du Syndicat des Enseignants Romands (SER) à Genève :

"Pédagogie et politique sont dans un bateau : qui tombe à l'eau ?"


1er septembre 2007

Rentrée 2007 : où est le problème ?

texte en format PDF

Les débats de cette rentrée se croisent et s’entrecroisent au point que moi-même, interrogé par plusieurs journalistes sur différents registres, j’éprouve le besoin de pointer les différents niveaux de problèmes qui se posent. J’en distinguerai cinq : une tension sociale entre le gouvernement et les organisations syndicales, un enjeu politique qui concerne l’avenir de l’institution scolaire française, une question sur le pilotage de ce système, une polémique pédagogique sur le rapport du « sens » et de « l’exercice » et un véritable choix de société, en dernier ressort, sur la manière de faire face aux problèmes que nous rencontrons : par la contention ou par l’éducation.

1) La tension sociale est, évidemment, la plus visible. Elle met en jeu, d’un côté, un gouvernement qui, tout en supprimant 11 000 postes dans l’Éducation nationale, se livre à un ensemble d’opérations de séduction à l’égard des enseignants… et, en face, des organisations syndicales qui s’efforcent de mobiliser largement en dénonçant les attaques contre le service public et la dégradation des conditions de travail. Nul ne sait aujourd’hui si c’est la séduction gouvernementale ou la mobilisation syndicale qui va l’emporter : les syndicats ont des atouts forts car les enseignants sont inquiets. À juste titre, les professeurs observent que le métier devient de plus en plus difficile au moment où l’État se désengage… Mais, le contexte politique général va jouer : « l’effet Sarkozy » est important. On ne peut ignorer sa grande popularité (71% d’opinions favorables, dont la moitié des électeurs de gauche) ; on ne peut nier ses talents de communicateur. Jusqu’à aujourd’hui, il a même réussi à retourner en sa faveur une multitude de petits « scandales » qui auraient dû, logiquement, éroder sa côte de popularité. C’est qu’en réalité, les Français sont tellement demandeurs d’un dépoussiérage de la fonction présidentielle (et, plus généralement, de toutes les fonctions de responsabilité) qu’ils créditent le Président chaque fois qu’il fait quelque chose qu’ils jugent « sincère » et « naturel », même s’ils ne sont pas d’accord avec lui… Ainsi les décisions politiques les plus réactionnaires (la majorité pénale à 16 ans, le bouclier fiscal à 50%, la franchise médicale,  la traduction des malades mentaux devant les cours d’assise, etc.) sont-elles éclipsées par un feu d’artifice de déclarations qu’on juge plutôt « sympathiques »… même quand elles sont d’une affligeante banalité ou témoigne d’un dangereux populisme. On ne peut nier que, dans ce contexte, la mobilisation syndicale sera d’autant plus difficile que le corps enseignant a beaucoup évolué depuis quinze ans, qu’il s’est diversifié sociologiquement et politiquement et qu’il est encore tétanisé par la grève perdue sur les retraites. La « lettre aux professeurs de Nicolas Sarkozy » ne sera qu’un élément supplémentaire pour alimenter leur hésitation à se lancer dans la bagarre… Rien n’est donc joué de ce côté-là !

2) L’enjeu politique sur l’avenir de l’Éducation nationale est moins directement lisible, mais il est bien là. Si l’on regarde de près ce que suggère le gouvernement et que l’on prolonge les pointillés, le but est clair : imposer à l’ensemble du système éducatif français le modèle de l’enseignement privé sous contrat. Par quoi se caractérise, en effet, un établissement privé sous contrat ? Pas d’astreinte à la carte scolaire, une plus grande autorité du chef d’établissement, des libertés d’embauche de personnels sur budget propre, une « culture d’établissement » plus forte, un souci de se positionner face à la concurrence et, de plus en plus, une nostalgie à l’égard des cérémoniaux traditionnels, du port de l’uniforme, de la distribution des prix, etc. Évidemment, il ne s’agit pas de condamner en bloc tout ce que fait l’enseignement privé sous contrat… où, parfois, il existe un effort de mixité sociale et des initiatives réelles pour mieux accueillir les familles et améliorer le suivi personnalisé des élèves. Mais, de là à en faire le modèle de fonctionnement du système… il y a un pas, un abîme à vrai dire : l’abandon du modèle de l’école républicaine ! Je ne suis pas certain que l’on mesure bien l’importance de cet enjeu. Et les positions, là-dessus, restent souvent évasives.

3) De nature toute différente est le problème du pilotage du système où, là encore, existent des lignes de fracture pas toujours clarifiées. La question se cristallise autour de la thématique de « l’autonomie » des établissements. Nul aujourd’hui (ou presque) ne nie l’importance de la mobilisation des équipes, sur le plan local, pour rendre le système scolaire plus accueillant et efficace. Mais la question est de savoir si cette mobilisation se fait à l’intérieur d’un cahier des charges républicain précis ou dans le cadre d’une mise en concurrence libérale. Dans la première hypothèse, il s’agit de donner aux écoles et établissements des objectifs (ce que j’avais nommé, en 1998, des « chapitres obligés » du projet d’école ou d’établissement) sur lesquels ils doivent se mobiliser : objectifs en termes d’ambition culturelle, d’accompagnement des élèves, de formation à la responsabilité, d’accueil des familles, etc… Ces objectifs étant considérés comme fondateurs de l’unité du système, toutes les écoles et tous les établissements ont l’obligation de se mobiliser pour les atteindre en utilisant au mieux (et pas nécessairement de la même manière) les moyens qui leur sont alloués… Toute autre est l’option libérale : l’État encourage la « complémentarité » entre les écoles et les met en concurrence sur des objectifs assumés comme hétérogènes. Mais il ne faut pas être naïf : la rhétorique de la complémentarité est toujours un cache-sexe de l’abandon de l’ambition nationale. Il y a donc là un choix fondamental : ou bien l’État assume un pilotage au niveau des fins de l’École et encourage les équipes à s’organiser pour parvenir, chacune, à ces mêmes fins. Ou bien le gouvernement ne pilote qu’une distribution de moyens contractualisés sur des objectifs différents, laissant ainsi éclater le système.

4) Sur un tout autre plan, le débat faire rage autour de la question pédagogique. On a, au moins, clarifié un point : entre les pédagogues (décriés comme « pédagogistes ») et les anti-pédagogues, il y a consensus sur l’importance de la transmission des savoirs. Sauf à cultiver la mauvaise foi systématique, chaque camp doit reconnaître à l’adversaire un vrai souci de vouloir élever le niveau et mieux transmettre une culture porteuse d’émancipation et de liberté. Où se situe, alors, le clivage ? Pour faire simple dans une question chronologique : les anti-pédagogues expliquent qu’il faut une phase de « dressage » avant l’expression de la liberté, de la contrainte avant la formation de l’autonomie, du « par cœur » avant de comprendre, des exercices simples et progressifs avant d’aborder des questions complexes et mobilisatrices, « le travail avant la motivation » comme le rabâche Luc Ferry, etc… Bref, ils développent bien « une pédagogie » : la pédagogie des préalables. Les pédagogues-pédagogistes (concédons cette épithète dès lors que le pédagogisme peut être à la pédagogie ce que le rationalisme est à la raison) considèrent, eux, que ces préalables sont des impasses : seuls ceux et celles qui anticipent le sens de ce qu'on leur demande peuvent accéder aux apprentissages et, de plus, il est ainsi impossible penser la transition et le dépassement, d'accompagner chacune et chacun pour qu'il s'engage sur le chemin de l'autonomie et conquière progressivement les moyens d'exercer sa liberté. Pour les pédagogues, il faut toujours articuler étroitement, dans une même temporalité, contrainte et liberté, travail et motivation, sens et exercice, etc. Contrairement aux anti-pédagogues, ils font le pari qu’il existe des moyens – largement prospectés par les « pédagogues historiques » et toujours à réinventer – qui permettent de travailler en même temps le désir et la loi, le goût et l’exigence, la transmission et la découverte, l’inscription dans un collectif et l’invention de soi, etc… Ainsi comprise, il faut le répéter sans cesse, la querelle n’est pas technique – il ne s’agit pas de statuer scientifiquement sur les méthodes qui « apprennent le mieux à lire » -, elle est philosophique : elle renvoie à une représentation de l’enfant et de son éducation, de l’homme et de la société.

5) Enfin, une ultime dimension du problème est constituée, de manière plus radicale, par la façon dont nous pouvons nous situer face aux difficultés que notre modernité rencontre. Il n’est pas question de nier ces difficultés : les violences entre les êtres - comme entre les peuples - nous submergent, les comportements individualistes se développent de plus en plus, les enfants eux-mêmes semblent hypnotisés par les nouveaux médias et leurs parents – nous-mêmes – sont totalement incapables d’arrêter le rouleau compresseur du crétinisme de l’information et de la peoplelisation du débat public. En classe, les élèves sont « excités », incapables de se concentrer et les professeurs ont de plus en plus de mal à les accompagner dans ce que le philosophe Gabriel Madinier nomme si justement « l’inversion de la diversion »… et qui est la condition de la constitution du sujet. Face à cela, la tentation de la contention est grande, sous toutes ses formes : chimique, juridique, disciplinaire, hypnotique… Et la contention pourrait bien être, à court terme, assez efficace, au moins pour cacher les symptômes. Mais elle n’empêchera pas, à moyen terme, la cocotte-minute d’exploser et notre société de s’aventurer vers des formes toujours plus totalisantes et totalitaires d’exercice du pouvoir. On peut faire un autre choix : celui de l’éducation. Ce n’est pas un choix à coup sûr. Mais c’est un choix possible…

Cinq niveaux de problèmes et une multitude de postures différentes : on peut, en effet, avoir des combinaisons étranges entre les positions sur ces questions. Tous les partisans de la mobilisation syndicale contre les suppressions de postes ne rejetteraient pas forcément le modèle libéral de l’enseignement privé sous contrat généralisé… Tout ceux qui s’opposent à cette tendance ne veulent pas nécessairement un pilotage ferme de l’État sur les objectifs de l’École, accompagné d’un soutien aux initiatives des équipes… Tous ceux qui sont attachés à une vision républicaine de l’éducation ne se reconnaissent pas forcément dans les positions des pédagogues ou peuvent croire – de bonne foi ? - que la contention est la seule issue… Pour ma part, j’ai choisi la mobilisation contre les suppressions de poste, l’opposition au démantèlement de l’Éducation nationale, la responsabilisation des équipes dans le cadre d’un projet républicain national, une pédagogie qui vise toujours l’émergence de la liberté en même temps que la transmission des savoirs et, enfin, l’éducation plutôt que la contention. J’avoue que ce n’est qu’une configuration possible. Mais je la crois tenable…

Pour aller plus loin, en particulier sur ce que pourrait être une « pédagogie du sujet » pour aujourd’hui, voir Pédagogie : le devoir de résister (Paris, ESF éditeur, septembre 2007)

Voir l'actualité de la rentrée : articles, débats, émissions de radio...


"La classe d'hyperactifs de Melle Bemolle", création photographique de Plonk et Replonk (Les plus beaux dimanches après-midi du monde, Plonk et Replonk éditeurs, La Chaux-de-Fonds, Suisse)


 

Le 13 juin 2007

Contre le « management », refaire de la politique : la contention ou l’éducation ?

Le Président de la République nouvellement élu est un habile homme. Plus que cela même, si l’on en croit les enquêtes d’opinion. Il a réussi à s’attirer la sympathie de bien des Français qui n’avaient pas voté pour lui. Et on peut le comprendre : la vie politique française était jusqu’ici engoncée, corsetée dans des pratiques d’un autre âge. Les hommes et les femmes politiques, obsédés par leur « stature », s’efforçaient, dès leur élection, de ressembler, en tous lieux et en tous temps, à leur portrait sur une médaille commémorative. À l’inverse, les prises de position de Nicolas Sarkozy, ses décisions, ses interventions publiques apparaissent comme celles d’un « homme sincère », « spontané », « décomplexé »… le contraire d’un monarque idéologue.

Pour autant, ne nous y trompons pas : derrière le « changement de style » de Nicolas Sarkozy, il y a un vrai danger : celui du remplacement de la politique par le management… ou, plus exactement, celui d’anesthésier le débat politique en faisant passer la direction des affaires de l’État pour du simple « management ». L’homme est « dynamique », « actif », « efficace », prêt, dit-il à récupérer les bonnes idées d’où qu’elles viennent. Il pratique « l’ouverture », alors qu’on le disait un « homme de droite buté ». Il fait feu de tous bois, prend d’excellentes décisions – comme la suppression de « l’apprentissage junior » - et empile des idées qui, pour beaucoup, relèvent du « bon sens » (même si elles ne sont pas vraiment explicitées ni financées) : redonner confiance aux enseignants, développer les internats, valoriser l’éducation artistique et sportive…

Pourtant, il y a bien de vrais choix politiques et des lignes de fracture repérables qu’il ne faut pas oublier. Suppression de la carte scolaire, mise en concurrence des établissements, discrimination positive individuelle, recours aux « bonnes vieilles méthodes » : tout cela va bien dans le sens d’une remise à l’ordre du jour du darwinisme éducatif, et, comme toujours dans ce cas, ce seront « les plus adaptés » (les « héritiers ») qui survivront. La majorité des Français a voulu faire l’expérience d’une alliance assumée entre le libéralisme économique et l’autoritarisme moral. Le président de la République – ne nous y trompons pas – ira jusqu’au bout, y compris en matière éducative… Ce n’est donc pas le moment de baisser les bras. Mais, en revanche, c’est peut-être le moment de repenser notre « stratégie pédagogique ».

Disons le tout net : le Président et la droite ont raison de dire que l’École ne va pas bien… et ce n’est pas le discours faussement consensuel de la gauche sur « les immenses progrès accomplis » grâce à elle qui lui permettra de regagner la confiance des Français.

L’école ne va pas bien parce que ses moyens ont été progressivement réduits, que les budgets pédagogiques ont été renvoyés aux collectivités locales et à l’inégalité, que la hiérarchie s’est enkystée sur des postures autoritaristes, que les parents n’ont plus confiance dans l’institution, que l’opinion imagine qu’on retrouvera la qualité par la mise en concurrence systématique et non par le renforcement du service public. L’École ne va pas bien, surtout, parce que les professeurs ont perdu confiance et que leur métier est devenu de plus en plus difficile…

La question de fond, à mes yeux, n’est pas la baisse de niveau (sauf dans le domaine de l’orthographe grammaticale) : nos élèves ne sont ni moins intelligents, ni moins cultivés, ni moins inventifs, ni moins rigoureux que ceux d’il y a vingt ou cinquante ans. En revanche, ils se caractérisent par deux phénomènes qui reviennent en permanence dans le discours des enseignants : ils sont « surexcités » et « surinformés ».

« Surexcités » : beaucoup de classes, même dans les établissements considérés comme « faciles », sont devenues de véritables « cocottes minutes » au bord de l’explosion. Non que les élèves y soient systématiquement violents, mais ils ne parviennent pas à se concentrer, à s’adonner à un travail sur la durée, à s’impliquer vraiment dans un projet. La fatigue physique (nos enfants perdent régulièrement du temps de sommeil depuis trente ans), les situations sociales et familiales de plus en plus difficiles, la toute-puissance des images sidérantes, le triomphe du zapping, la machinerie publicitaire... sont venus à bout des capacités d’attention de bien des élèves. L’enseignant est ainsi contraint de tenter de "refaire le calme" en permanence. Il y arrive parfois. Souvent, il s’épuise complètement dans cette tâche. Et, de temps en temps, il est complètement vampirisé par quelques « enfants bolides » qui mettent en danger la classe par leurs passages à l’acte.

« Surinformés » : alors que l’École avait, sinon le monopole, du moins la part belle dans la dispensation des informations, elle est aujourd’hui complètement dépassée. Il y a cinquante ans, on rangeait, dans la « bibliothèque mentale » de nos élèves quelques livres par an, de beaux livres dorés sur tranche, étudiés en classe de la première à la dernière page. Aujourd’hui, la « bibliothèque mentale » de nos élèves ressemble à ma boîte aux lettres après quinze jours d’absence : on y trouve de tout : des prospectus publicitaires, des journaux d’information, des factures, des documents administratifs, des lettres d’amis, quelques livres de circonstance, rarement un texte qui ait une quelconque chance d’affronter la durée. Et, avant que nos élèves aient eu le temps de regarder, examiner, évaluer, trier cette masse de messages hétéroclites qui leur arrivent de toutes parts, de nouveaux documents, de nouvelles images sont déjà arrivés, provoquant un désordre mental extraordinaire. Comment s’étonner, alors, que le travail scolaire qui exige une capacité à classer, organiser, discriminer, hiérarchiser, soit devenu plus « difficile » ? Il est complètement à contre-courant.

Face à ces réalités dont la responsabilité incombe, pour l’essentiel, au libéralisme économique, la droite répond justement par l’autoritarisme moral. Et c’est là son habileté suprême : alors qu’elle prétend associer l’un et l’autre « pour le meilleur », elle utilise le second simplement pour compenser les effets désastreux du premier.

Dans ces conditions, les pédagogues n’ont pas à renier leurs valeurs, ni leur capacité d’insurrection. Il est, plus que jamais, important de s’insurger contre le sort fait à l’enfant et à l’adolescent : réduits à des consommateurs ou à des prescripteurs d’achat, ils sont totalement instrumentalisés par le libéralisme. Leurs caprices sont encouragés et sont même devenus un précieux carburant pour l’économie marchande… Que, par ailleurs, ces comportements posent des problèmes aux enseignants, et la droite propose simplement la répression et l’exclusion !

Derrière les nécessaires débats techniques, le choix est donc clair : face aux difficiles problèmes que nous avons à affronter, choisirons-nous la contention ou l’éducation ? Nous pouvons choisir la contention : la contention chimique (la ritaline), la contention technique (l’addiction aux jeux vidéo), la contention sécuritaire (la télésurveillance), la contention judiciaire (l'abaissement - jusqu'à quel âge ? - de la majorité pénale), la contention militaire (la discipline arbitraire), la contention religieuse (l’intégrisme), la contention marchande (la fascination pour les marques), la contention « sportive » (les tribus de supporters)... la contention qui affleure en permance comme "la" solution-miracle dans tous les discours politiques qui font de Mai 1968 le bouc émissaire de tous nos maux. Ou bien, nous pouvons choisir l’éducation : la priorité absolue à la prévention, la mise en place, partout d’une véritable « pédagogie du projet » dans l’esprit de l’Éducation populaire, le travail au quotidien pour que chaque enfant, dans sa classe, dans son quartier, se donne des défis intellectuels et les surmonte, la mise au premier plan de l’éducation artistique et sportive, de la recherche scientifique, de l'inventivité sociale pour permettre à chacun de métaboliser ses pulsions archaïques… L'enjen de notre combat pédagogique est peut-être, aujourd'hui, selon la belle expression du philosophe Gabriel Madinier, "l'inversion de la diversion". Un enjeu politique de toute première importance.

Entre la contention et l’éducation, il faut choisir. Il faudra le rappeler dans les jours, les semaines, les mois qui viennent…

Voir la réaction de Sylvain Grandserre à ce texte

(Cliquer ici pour obtenir ma position sur la carte scolaire exprimée dans LE POINT du 7 juin)


Jeudi 17 mai 2007 : ma réaction à la décision du président de la République de faire lire la lettre de Guy Môquet dans tous les lycées

7 mai 2007

Bienvenue en 1967 !

Il y a quarante ans aujourd'hui, la scolarité obligatoire à 16 ans n’est pas encore mise en place… La loi sur la contraception n’est pas votée… L’ANPE n’est pas créée… Le service militaire dure 12 mois… La télévision est « la voix de la France »… Le naufrage du Torrey Canyon prend de court toute la planète… Roger Frey, qui a réprimé dans le sang la manifestation des Algériens de 1961 et organisé l’enlèvement de Ben Barka, est ministre de la Justice… Les établissements scolaires ne sont pas mixtes… Jean Royer, maire de Tours, part en chasse contre la pornographie, les préservatifs et les minijupes... Nul ne saurait contester impunément l’autorité des « pères sévères » !


Étrangement, jusqu’au dernier moment, je n’ai pas réussi à y croire vraiment. Je le savais, mais je ne le croyais pas. En réalité, la victoire de Nicolas Sarkozy était, ces derniers jours, devenue inévitable… mais elle restait, en même temps, invraisemblable. Son arrivée à l’Élysée me paraissait, à la fois, évidente et impossible.

Elle était évidente, car, de jour en jour, il réussissait à attirer à lui une frange de plus en plus grande de l’opinion publique en jouant simultanément sur des registres contradictoires : besoin d’autorité et de liberté, valeur du travail et éloge de la solidarité, apologie des gagnants et compassion pour les perdants, défense de la morale et culte de la compétition, volonté d’assumer l’héritage d’institutions épuisées et d’incarner la rupture… Et l’on peut comprendre que beaucoup de Français aient été séduits : il est bien difficile de choisir entre des intérêts contradictoires et l’on préfère toujours avoir le beurre et l’argent du beurre : préserver la planète et ne pas se priver de la moindre dépense d’énergie… faire régner l’ordre public sans remettre en cause la répartition des richesses…  s’occuper plus des vieux, des pauvres et des exclus en donnant moins d’argent pour cela à travers ses impôts… renforcer les services publics et supprimer des fonctionnaires… envoyer les enfants à l’usine quand ils ne réussissent pas en classe, mais à condition que ce soit les enfants des autres… pouvoir tranquillement déclarer que « quand même les Arabes ne sont pas vraiment comme nous », tout en expliquant que l’épicier arabe du quartier, lui, est un type formidable !... Bien sûr, ce serait vraiment bien si l’on pouvait tout avoir, la même chose et son contraire. Alors, pourquoi ne pas voter pour celui qui, justement, dit avoir trouvé la solution, celui qui – enfin ! – a compris, tout à la fois, les aspirations du peuple, le sens de l’histoire, les principes de l’économie planétaire et la bonne méthode de gouvernement ?

Et voilà, justement, ce qui rendait, à mes yeux, la victoire de Nicolas Sarkozy impossible dans notre démocratie : le fantasme de la toute-puissance est incompatible avec la prise au sérieux des principes qui nous fondent et que nous tentons de mettre en oeuvre, à travers les soubresauts de notre histoire. Nous avons grandi… y compris à travers Mai 68 qui fut un formidable sursaut pour tenter de faire sauter la chape de plomb qui s’abattait alors sur la société française. Nous sommes devenus un peuple capable de mettre à distance la tentation monarchique, y compris quand nous réagissons un peu brutalement contre des mesures comme le CPE qu’on veut nous imposer « pour notre bien ». Nous avons gagné, souvent difficilement, le droit au respect des opinions et des personnes dans leur diversité. Nous avons réussi à mettre en place des institutions capables de contrecarrer les velléités régressives et répressives de tous ceux qui se prétendent l’incarnation du bien commun et disent détenir la vérité à notre place. Nous sommes parvenus à écarter du pouvoir les clercs des religions traditionnelles… Mettre au pouvoir un « magicien », détenant autant de pouvoir dans le monde des affaires et des médias était impensable. Mais c’était sans compter, justement, sur les médias et leur formidable capacité à tout formater… Et, justement, cette élection présidentielle restera celle du triomphe d’un nouveau Clausewitz : « la politique, c’est la continuation des talk show par d’autres moyens ». Sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, on y a réduit les débats d’idées à des surenchères de petites phrases. On y a pratiqué le télé-achat sans le moindre scrupule. On y a vendu des potions magiques et des recettes miracles à bas prix à chaque instant…

Face à cette déferlante, Ségolène Royal fut vaillante : elle s’est bien battue et je ne lui ai pas, pour ma part, ménagé mon soutien… Elle engagea une démarche de concertation approfondie dans le pays et tenta d’avancer l’idée de démocratie participative… Certes, ses propositions dans ce domaine ne furent pas toujours très lisibles et on les entendit moins en fin de campagne. Mais elle défendit, en revanche, jusqu’au bout, la nécessité du dialogue avec les partenaires sociaux… au risque d’apparaître manquer de fermeté à côté de celui qui disait avoir d’avance la solution à tous les problèmes. En matière de projet éducatif citoyen, la gauche – qui avait complètement abandonné ce domaine depuis 2002 – tenta un peu de se rattraper, en particulier dans le cadre des débats locaux où furent associés les parents, les enseignants, les élus et les mouvements d’éducation populaire : de belles perspectives furent tracées. Mais, malgré cela, le Parti socialiste n’a pas vraiment réussi à faire entendre une parole claire au plan national : le ralliement de Jean-Pierre Chevènement - qu’on sait proche idéologiquement des positions anti-pédagogiques d’un Sarkozy ou d’un de Robien - brouilla les cartes. La rhétorique du « soutien scolaire gratuit » fit un peu oublier qu’il vaut mieux ne pas produire d’échec plutôt que de tenter d’y remédier ensuite… et que, pour cela, toutes les pratiques ne se valent pas. La focalisation sur la transmission fit passer au second plan l’idée, pourtant fondamentalement républicaine, que l’éducation doit être aussi émancipation… et que, pour cela, « l’école active » - avec la méthode expérimentale, la recherche documentaire et la démarche créative - vaut mieux que « l’école assise ». La peur de paraître laxiste paralysa toute véritable réflexion sur une nécessaire relance politique de la prévention. La volonté de ne pas déplaire aux anti-pédagogues - sans voir à quel point ils étaient profondément enracinés dans la pensée de droite - nous fit, une nouvelle fois, rater l’occasion d’ouvrir un vrai débat éducatif approfondi et constructif, y compris avec les parents…

Évidemment, je n’ai pas la naïveté de penser qu’un engagement plus « pédagogique » de la gauche aurait pu changer le résultat des élections. Mais je crains que le peu d’avancées dans ce domaine ne nous paralyse dans les mois et les années qui viennent. Je crains que nous ne soyons pas vraiment armés pour résister à la remise au pas qui se profile. Je crains que de nouvelles attaques contre « le pédagogisme » et de nouveaux retours aux « bonnes vieilles méthodes » nous laissent sans voix, tétanisés, incapables de réaction. Je crains qu’ainsi l’École de la République – qui est aussi celle de la formation à la démocratie – soit caporalisée du haut jusqu’en bas. Je crains que nous ne fassions l’impasse, au moment où nous en avons plus que jamais besoin, sur la nécessaire formation à la démocratie…

Alors prendrait fin un chemin, pourtant à peine ébauché. Le chemin vers une démocratie majeure qui ne se paye pas de mots, sait que les décisions collectives sont des choix difficiles qui requièrent un long et minutieux travail de construction collective… Car la démocratie n’est jamais complètement acquise : c’est un édifice infiniment fragile. Tout le monde se réjouit aujourd’hui du taux de participation au scrutin du 6 mai. Moi aussi. À condition qu’il ne signifie pas l’abandon de notre sort entre les mains d’un nouveau thaumaturge. À conditions que cela ne soit pas le signe d’un renoncement collectif à ce qui, justement, rend possible la démocratie : l’éducation et l’accès de tous aux fondamentaux de la citoyenneté, la volonté de donner une place à chacun par la formation et la culture, le refus de réduire les individus à des codes-barres au nom de la sécurité, le rejet de toute forme d’exclusion et d’humiliation, l’existence d’une information pluraliste dans tous les médias. On nous explique qu’il ne faut pas s’inquiéter et que la démocratie reste à l’ordre du jour… Je repense à ce propos d’Alain qui, proféré à la veille de la deuxième guerre mondiale, ne fut pas  malheureusement pas prémonitoire : « On dit que les nouvelles générations seront difficiles à gouverner. Je l’espère bien. » Espérons le, effectivement, et attelons nous à la tâche.

Sur cette thématique, lire un texte d'Alexis de Tocqueville particulièrement d'actualité.


3 mai 2007

"Je me demande s'il n'y a pas lieu de faire condamner Monsieur Meirieu par des juges", Gilles de Robien

Le lundi 30 avril, après les déclarations de Nicolas Sarkozy sur la nécessité de "liquider l'hérirage de Mai 68", j'ai donné un entretien à l'AFP et à diverses radios, dont France Inter. J'ai souligné que Nicolas Sarkozy avait une vision terriblement réductrice de Mai 68 et que son appel à "restaurer l'autorité" s'inscrivait dans la tradition de la droite extrême française. J'ai évoqué Pétain et souligné que la réthorique de Sarkozy était du même registre. J'ai dit préférer les convulsions d'une démocratie qui se cherche à l'exaltation du pouvoir charismatique de l'homme providentiel qui s'identifie avec la patrie... A la suite de mes déclarations, Gilles de Robien, ministre de l'éducation nationale, a pris la parole sur une radio pour revenir sur cette question...

PARIS, 2 mai 2007 (AFP) - Le ministre UDF de l'Education Gilles de Robien a apporté son soutien à Nicolas Sarkozy qui avait fustigé dimanche l'héritage de Mai 68 en déclarant mercredi sur RMC Info que «le pédagogisme» hérité de cette période « ne permet pas aux enfants d'apprendre ».
« Le pédagogisme, cette façon de faire, ne permet pas aux enfants d'apprendre. Le pédagogisme emploie ces vocabulaires incompréhensibles pour les enfants, les maîtres et les parents, le pédagogisme on le traîne depuis 68 », a déclaré le ministre de l'Education.
Il s'e
n est pris au pédagogue Philippe Meirieu qui a estimé lundi que les propos de Nicolas Sarkozy sur Mai 68 relevaient d'un retour à « l'autoritarisme » prôné par Pétain.
« Il (M. Meirieu) devrait avoir honte parler de Pétain », a déclaré Gilles de Robien. « C'est une honte surtout venant d'un ancien enseignant et ancien directeur d'IUFM, je me demande s'il n'y a pas diffamation et lieu de le faire condamner par des juges puisqu'on est dans un Etat de droit », a-t-il ajouté.
« Il faut liquider l'héritage de Mai 68 qui nous a fait perdre 20 ou 30 ans de repères entre les droits et les devoirs », a ajouté le ministre en reprenant les mots de Nicolas Sarkozy.

Le lendemain, jeudi 3 mai, j'ai donné un entretien au journal L'HUMANITE reproduit ci-dessous...

"Il faut choisir : vivre dans une société dictatoriale, ou assumer la démocratie "

Dimanche, à Bercy, Nicolas Sarkozy s’en est pris à « l’héritage de 1968 qui a liquidé l’école de Jules Ferry », qualifiée d’école « de l’excellence et du civisme ». La violence du discours n’est pas neuve. En février, déjà, à Perpignan, Nicolas Sarkozy attaquait cette école post-soixante-huitarde, responsable du déclin de l’autorité professorale. Les réactions ont été vives parmi les acteurs de l’éducation. Pour le pédagogue Philippe Meirieu, les propos du candidat de l’UMP s’inscrivent dans le prolongement des discours éducatifs tenus sous le gouvernement de Vichy.

Nicolas Sarkozy fustige l’école d’après 1968. En quoi est-ce une année charnière pour le système éducatif ?

Philippe Meirieu : D’abord pour une raison qu’il a l’air d’oublier : c’est la première année où la scolarité obligatoire jusqu’à seize ans a été effective. La décision date de 1959 et la mise en place des collèges de 1963. Mais c’est en 1968 que tous les élèves de seize ans ont été scolarisés. Cette année marque donc un progrès social considérable pour la France. Monsieur Villepin l’a, depuis, battu en brèche avec l’apprentissage dès quatorze ans (1). Ce renoncement est inédit et, à cet égard, il serait bienvenu de revenir à 1968...

Vous parlez de 1968 comme de l’aboutissement de mesures enclenchées en amont. Nicolas Sarkozy, lui, fustige « l’héritage de 1968 »...

Philippe Meirieu : Je parle de 1968 comme d’une étape dans la démocratisation du système scolaire parce que je regarde l’histoire dans son ensemble. Nicolas Sarkozy en parle avec une perspective étroite. Il fait mine d’oublier que ce sont aussi 6 millions de grévistes et un extraordinaire mouvement de libération de la femme. Il omet surtout qu’à l’époque, la France vivait sous une quasi-monarchie et que c’est le ras-le-bol de cette chape de plomb qui s’est exprimé. Quelles conséquences sur l’école ? Assez peu, à vrai dire. L’autonomie des universités, le remplacement des notes sur 20 par les lettres A, B, C, D, E, ce qui a fait long feu. L’apparition des représentants des élèves et des parents, aussi, et la disparition, ici ou là, des uniformes...

Le début de la fin de l’autorité ?

Philippe Meirieu : Nicolas Sarkozy ne doit pas travestir l’histoire. On ne peut en aucun cas dire que l’autorité des enseignants ou des parents s’est effondrée en 1968. D’ailleurs les gouvernements suivants se sont empressés de passer à la trappe une grande partie des réformes. Le système est redevenu autoritaire, le pouvoir des enseignants a été renforcé. En fait, l’idéologie de « l’enfant roi » que stigmatise Nicolas Sarkozy est bien plus portée par le système libéral que par mai 1968. Qu’est-ce qui caractérise les difficultés des enseignants ? C’est d’être face à des élèves soumis à un bombardement médiatique permanent sur le mode : « Tes désirs sont des ordres, consomme  » Des élèves fatigués, stressés, parce que sans cesse sollicités par la télévision. Des élèves dont les parents vivent une situation sociale et familiale difficile. Des élèves qui sont donc moins faciles à tenir que ceux d’avant-1968. Ce ne sont pas les événements de mai qui sont responsables. Mais la conjugaison de la dégradation sociale des familles et de la montée d’un système médiatique ravageur.

Mais peut-on parler de crise de l’autorité ?

Philippe Meirieu : Il faut être clair : la crise de l’autorité est quelque chose de consubstantiel à l’émergence de la démocratie. La seule manière de ne pas en rencontrer, c’est de vivre en monarchie, en dictature ou en théocratie. Dès lors que l’on prend le risque de la démocratie, on prend le risque que l’autorité soit discutée. Il faut savoir ce que l’on veut. Soit vivre dans une société dictatoriale. Soit assumer la démocratie, et admettre qu’il est nécessaire d’inventer de nouvelles formes d’autorité, à construire par l’action collective. C’est ce que porte la tradition de l’éducation populaire en France. Depuis 1936, elle ne cesse de dire que l’autorité ne peut être fondée sur le « croire ensemble » - le communautarisme -, ni sur « l’obéir ensemble ». L’autorité doit se fonder sur le « faire ensemble » et sur la compétence. Cette autorité-là est le contraire de celle défendue par Nicolas Sarkozy.

Il dénonce aussi la baisse du niveau scolaire et vante l’école de Jules Ferry comme mieux capable d’apprendre à lire et à compter aux élèves...

Philippe Meirieu : L’école de Jules Ferry a été un formidable progrès pour la République. Il s’agit de le poursuivre, pas de revenir en arrière. Le contexte de l’époque était particulier. Nous sortions de la guerre de 1870. Il fallait prendre une revanche sur l’Allemagne, construire l’unité nationale, éradiquer les patois... et maintenir la discrimination sociale. Jules Ferry n’a jamais été un partisan de l’égalité sociale. Il a d’ailleurs maintenu deux écoles publiques, l’une pour les pauvres, l’autre pour les riches.

Sommes-nous confrontés à une baisse de niveau ? C’est extrêmement difficile à dire. En revanche, l’école doit effectivement être plus exigeante. J’ai toujours défendu l’idée d’une pédagogie du « chef-d’oeuvre ». Soit une pédagogie qui ne se contente pas de payer d’une mauvaise note un devoir bâclé. Ça, c’est du laxisme. L’exigence, c’est d’accompagner cha