"Qu'est-ce que tu vas faire de ce qui t'a fait ?"

         On gagne toujours à revisiter le parcours et les travaux de celles et ceux qui ont contribué à faire avancer la réflexion sur les questions éducatives. L’ensemble des textes réunis dans cet ouvrage en hommage à Geneviève Latreille en témoigne : portraits, récits, analyses et perspectives composent un portrait particulièrement suggestif de celle qui fut, indiscutablement, une figure majeure sur les questions de l’orientation au 20ème siècle, et dont la pensée et les propositions restent plus que jamais d’actualité. Le lecteur trouvera ici, en effet, un véritable kaléidoscope qui, en ses différentes facettes, montre la fécondité de son apport. Il y a les témoignages de celles et ceux qui l’ont rencontré et disent la richesse des échanges qu’ils ont eu avec elle. Il y a les expériences de celles et ceux qui ont travaillé avec elle ou se sont inspirés de ses travaux et rapportent la précieuse exigence qu’elle leur a transmise. Il y a les analyses de celles et ceux qui ont étudié ses influences et références, relu ses écrits et se sont penchés sur les traces qu’elle a laissées dans les institutions : ils expliquent pourquoi le sillon qu’elle a creusé reste fertile et pourquoi il faut continuer à labourer un champ trop souvent laissé en jachère.                                                                                                                                                                                        Il serait donc infiniment prétentieux de tenter, en ces quelques lignes d’avant-propos, une synthèse de tout cela. Mais peut-être puis-je dire, moi qui n’ai pas connu Geneviève Latreille, ce qui m’apparaît central dans son œuvre et constitue, en quelque sorte, le fil rouge des textes réunis ici. C’est moins, à mes yeux, un système qu’un projet, plus une mise au travail qu’une théorie dogmatique. Et c’est pour cela que cette œuvre nous interpelle autant et, même, nous convoque aujourd’hui.                                                                              Car la question de l’orientation a été, me semble-t-il, une manière pour Geneviève Latreille de se confronter à la tension, fondatrice de l’activité éducative, entre contingence et liberté. Nous sommes, en effet, des êtres contingents : nous sommes nés quelque part, avec un héritage génétique, social et culturel qui a fait de nous ce que nous sommes ; et nous vivons dans une société donnée qui nous impose très largement ses codes, mais aussi ses contraintes, organisationnelles et économiques. Bref, « nous sommes faits » et dépendants de circonstances sur lesquelles nous n’avons jamais complètement prise… Et pourtant, fidèles à l’héritage des Lumières, nous ne cessons de revendiquer de nous « faire œuvre de nous-mêmes », selon la belle formule de Johan-Heinrich Pestalozzi. Nous voulons une éducation émancipatrice qui permette à chaque sujet d’échapper à toute forme de fatalité et d’enfermement pour « penser par lui-même » et accéder à l’autonomie. Non point l’autonomie de la suffisance ou de l’indépendance à tout prix, mais l’autonomie du choix éclairé dans un collectif qui active les solidarités pour que la réussite de chacun contribue à celle de tous et que celle de tous favorise celle de chacun. Ainsi, la question qui se trouve au cœur de tout questionnement éducatif est donc bien, comme Jean-Paul Sartre l’avait pointé : « Qu’est-ce que tu vas faire de ce qui t’a fait ? ». Car « tu es fait » et tu ne peux abolir ni ta propre histoire ni le contexte culturel, social et économique dans lequel tu vis. « Tu es fait » et tu n’as à en tirer ni titre de gloire, ni culpabilité. « Tu es fait »… et tu dois l’assumer sans t’y résigner. Or voilà bien le problème : car, entre « assumer » et « se résigner » il y a bien une ligne de passage, un chemin qui n’est autre que le chemin de la liberté, mais un chemin qui n’est jamais tracé à l’avance : « Voyageur, il n’y a pas de chemin… Le chemin se fait en marchant. » dit Antonio Machado. Et c’est le chemin qui, en prolongeant notre contingence, y articule notre liberté.                                                                                                                                          « Trouver – Créer » : ces deux verbes qui reviennent comme un leitmotiv dans les contributions de cet ouvrage, ces deux verbes qui ont donné son nom à l’association où Robert Solazzi a repris et prolongé le travail de Geneviève Latreille, expriment bien la tension de toute forme d’orientation, qu’elle soit personnelle ou professionnelle, qu’elle concerne des enfants de maternelle à qui l’on propose diverses activités ou des adultes en reconversion qui doivent choisir entre plusieurs formations. « Trouver », parce qu’il y a toujours du « déjà là ». « Créer », parce que je ne suis pas simplement le produit des circonstances et qu’il me revient de me « mettre en jeu » pour faire de mon existence un engagement de ma volonté. « Trouver » : parce que je suis obligé au réalisme, sous peine, sinon, de renoncer à toute incarnation. « Créer », parce que je suis assigné à l’utopie, sous peine, sinon, de rester prisonnier dans le filet des circonstances. « Trouver » parce que je me dois d’être lucide, sur moi, sur la situation, sur les possibles que j’entrevois, sur les renseignements à recueillir et les conseils à demander. « Créer » parce que la somme des informations ainsi amassées, aussi importante soit-elle, ne m’exonèrera jamais de la nécessité de prendre moi-même une décision et donc d’assumer le risque inhérent à toute liberté.                                                                                                                                                                                                             On pourrait poursuivre longuement la réflexion sur cette articulation entre contingence et liberté. Montrer qu’elle est sans doute constitutive de notre « humaine condition », comme disait Montaigne, assignés que nous sommes à garder les pieds sur terre en ayant toujours un peu la tête dans les étoiles. On pourrait s’interroger sur le statut même de l’affirmation selon laquelle notre liberté peut émerger de la contingence : car ce n’est pas là, de toute évidence, une « vérité scientifique » – les « sciences humaines » nous prouveraient plutôt le contraire – mais bien plutôt un postulat axiologique sans lequel toute activité éducative perdait complètement son sens. On pourrait tenter d’appliquer cela au travail quotidien des conseillers et conseillères d’orientation qui testent les individus et observent le marché de l’emploi sans, pour autant, s’enfermer dans ce qu’ils découvrent, ni confondre prédisposition et prédestination. On pourrait expliquer comment « l’éducation au choix », qui devrait être au cœur de toute la scolarité, n’est rien d’autre qu’une exploration, sereine et obstinée à la fois, des situations auxquelles on est confronté pour traquer les interstices de la liberté dans les contraintes du déterminisme. On pourrait faire tout cela. Mais, en réalité, tout cela est déjà fait dans les textes qui composent cet ouvrage. Et tout cela reste et restera sans cesse à faire par tous ceux et toutes celles qui ne se résignent ni aux fatalismes ni aux injustices, et qui, dans le sillage de Geneviève Latreille, s’attellent au jour le jour à donner chair, auprès des êtres les plus fragiles, à l’utopie d’une éducation émancipatrice… pour que, selon la belle formule d’Emmanuel Lévinas, « chaque être devienne capable d’un autre destin que le sien ».  

 



 

Philippe Meirieu